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Onfray mieux d’y rĂ©flĂ©chir un peu


Commentaires , sur 8 ans, des interventions de Michel Onfray sur France Culture

vendredi 16 avril 2010,

Suite Ă  un dĂ©bat autour de la psychanalyse Ă  la tĂ©lĂ©vision hier soir (jeudi 15 avril 2010), Ă  partir de livre de Michel Onfray (philosophe) : « Freud : le crĂ©puscule d’une idole » et du « Livre noir de la psychanalyse », virulente critique des TCC contre la psychanalyse. J’ai Ă©prouvĂ© le besoin de pousser un coup de gueule

Moi, je trouve que ça valait la peine : pour voir Ă  quel point les psychanalystes prĂ©sents ne savaient pas se dĂ©fendre. Moi, j’aurais Ă©tĂ© le bon peuple devant la tĂ©lĂ©, je donnais raisons sans coup fĂ©rir Ă  Onfray et aux autres.

Tout le monde n’avait que Freud Ă  la bouche. Or, rĂ©pondre sur Freud , mĂȘme en disant qu’il y a eu d’autres psychanalystes depuis, comme l’a fait Alain de Mijola, c’était donner raison Ă  ce que dĂ©nonçaient les dĂ©tracteurs de la psychanalyse : que tout repose sur une idole, ce qui a Ă©tĂ© portĂ© Ă  la puissance 10 avec Lacan. Mijola concluait mĂȘme lĂ  dessus : l’homme, il a pu avoir des faiblesses, ce qu’il nous reste, c’est sa pensĂ©e. Et lui, Mijola, il pense ? On dirait pas, mĂȘme s’il Ă©crit des best seller.

Non, ce qu’il nous reste, essentiellement, c’est sa mĂ©thode, pas sa pensĂ©e ! Sinon, ce ne serait qu’un philosophe parmi d’autres ! Ce qu’a dĂ©fendu Onfray d’ailleurs : Freud est un philosophe parmi d’autres. Sa mĂ©thode, Ă  Freud, je rappelle : on confie au rĂȘveur le soin d’analyser ses propres rĂȘves, au sujet d’analyser ses propres symptĂŽmes. Ce que j’aurais rĂ©pondu Ă  Onfray : vous dites que la psychanalyse s’applique seulement au « cas » de Freud, et que sa thĂ©orie n’est qu’une gĂ©nĂ©ralisation abusive. Eh bien faites l’expĂ©rience, et vous trouverez en vous mĂȘme le complexe d’ƒdipe et la castration. Ça a l’air de vous scandaliser que l’ƒdipe, ce soit le dĂ©sir sexuel pour la mĂšre ; que ce ne peut ĂȘtre que la dĂ©viation d’un cas particulier, l’homme Freud ; rassurez vous sur un forum de psychanalyse, je n’arrive pas Ă  faire entendre que la castration et le phallus fĂ©minin sont parmi les fondements de ce qu’on trouve dans l’inconscient. Vous n’ĂȘtes pas le seul Ă  ne pas vous rendre compte, vous ĂȘtes la majoritĂ©. Mais puisque vous dites que la psychanalyse n’est pas scientifique (Mijola, et l’autre, lĂ -dessus, Millet, pas mouftĂ© un mot !) : mais la science c’est ça, c’est retourner au laboratoire, c’est-Ă -dire sur le divan pour remettre en question ce qu’il y a dans les livres, refaire l’expĂ©rience soi-mĂȘme. Tant qu’on ne dĂ©bat que des livres, Freud ou pas, on est dans un dĂ©bat entre philosophes ou entre religieux.

C’est lĂ  oĂč le professeur belge Ă©tait fort : il avait fait l’expĂ©rience, lui, il y avait cru, lui, en la psychanalyse, et il avait constatĂ© ensuite dans une enquĂȘte scientifique que des gens Ă©taient bien mieux aprĂšs une TCC ! Pourquoi on ne le croirait pas ? Il peut bien n’avoir pas trouvĂ© l’ƒdipe dans son analyse, c’est bien son droit. Et d’autres peuvent bien n’accorder aucune foi au phallus fĂ©minin, Ă  l’absence de reprĂ©sentation de la fĂ©minitĂ© dans l’inconscient ! C’est bien chacun sa croyance. Mais on peut en Ă©couter quand mĂȘme certains qui sur le divan, ont trouvĂ© tout ça ! Et eux aussi, ils (elles) mĂ©ritent d’ĂȘtre entendus ! Ça, ça vient direct du labo. C’est lĂ  oĂč la psychanalyse est forte : ce n’est pas une science (pas d’universalitĂ©), mais c’est une science (chacun contribue Ă  la forger au laboratoire du divan). La mathĂ©matique est entrĂ©e dans le XXĂšme siĂšcle en admettant le paradoxe : c’est lĂ  oĂč c’est fort ! Et puis j’aurais rĂ©pondu : le maĂźtre mot de la soirĂ©e c’était: ça guĂ©rit ou pas ? Ce sur quoi

insistait les « livres noirs », Onfray et mĂȘme le journaliste : c’est ce qui intĂ©resse le bon peuple qui, s’il veut guĂ©rir, a en effet meilleur temps de se diriger vers les TCC et autres EMDR : j’ai une amie qui pratique ça, elle obtient de rĂ©sultats formidables en quelques sĂ©ances. J’insiste, c’est une amie et je trouve qu’elle a raison de faire ce qu’elle fait. Je lui dis simplement, ce que je dis partout et que j’aurais dit Ă  ces gens : mais, la psychanalyse n’est pas la mĂ©decine, donc elle ne guĂ©rit pas car elle ne s’attaque pas Ă  des maladies et il n’y pas de patients, car ils ne sont pas malades. S’en tirer en disant, du bout des lĂšvres… oui, ça guĂ©rit, parfois, des petites nĂ©vroses, c’est se foutre du monde. Il y a de trĂšs grandes dĂ©tresses que la psychanalyse soulage (j’y inclus ce qu’ils appellent psychose grave, autisme…)… ça veut pas dire que ça guĂ©rit.

Mais tant que les analystes continueront Ă  parler de leurs patients, de la guĂ©rison, des maladies, des catĂ©gories, nĂ©vrose, psychose et perversion, j’en passe et des meilleures, Ă©videmment, ils ne pourront pas empĂȘcher le bon peuple de croire qu’il s’agit toujours de mĂ©decine. Tout simplement parce qu’en employant ces termes, ils montent qu’ils n’ont eux- mĂȘmes pas franchi le pas, ils n’ont pas accompli la rupture Ă©pistĂ©mologique de la psychanalyse.

Il y avait un argument fondamental dans la bouche des TCC et surtout de ce prof belge qui avait Ă©tĂ© analyste : la doxa dit que lorsqu’un symptĂŽme est guĂ©ri comme ça, par la suggestion, le comportement ou tout ce qu’on voudra, il rĂ©apparaĂźt forcĂ©ment. Et eux ils disent : mais non ça ne rĂ©apparaĂźt pas ! C’est mĂȘme mieux que ça : y’a plein d’autres symptĂŽmes qui disparaissent. Ça va de mieux en mieux !

Et pourquoi on ne les croirait pas ? Moi, je les crois. Ma copine qui pratique l’EMDR me dit la mĂȘme chose, je la crois aussi. C’est parfait : ça laisse le choix aux gens. Freud a menti sur ses « cas » ? C’est possible ; mais sur lui, non (dans l’interprĂ©tation des rĂȘves, dans l’analyse des actes manquĂ©s le concernant). Et ce prof belge je ne le soupçonne pas non plus de mentir sur lui et ses convictions acquises Ă  travers une expĂ©rience. C’est toute la diffĂ©rence entre parler de « cas » et de parler de soi.

Mais, oui, Freud a aussi menti sur lui en faisant passer certaines analyses de lui-mĂȘme pour des analyses de « cas ». Erreur qu’il faut reconnaĂźtre.

Et le choix de la psychanalyse, c’est autre chose. C’est faire le choix de chercher qui on est, quel but on a dans la vie, quelle voie choisir, qu’est-ce qu’on dĂ©sire, qui on aime, pourquoi, etc : rien Ă  voir avec la mĂ©decine, rien Ă  voir avec la maladie, rien Ă  voir avec la guĂ©rison. Alors, si on reste sur le terrain de la mĂ©decine, on est foutu d’avance. MĂȘme si on se rĂ©fugie dans le vocable « thĂ©rapie » : j’ai Ă©crit comme ça une longue rĂ©ponse Ă  Olivier Grignon qui avait commis un truc dĂ©fendant l’analyste comme thĂ©rapeute et rĂ©futant la rupture Ă©pistĂ©mologique (sur le site du cercle freudien). La psychanalyse, c’est advenir comme sujet. C’est un peu plus exaltant que de se battre comme des chiffonniers autour de la guĂ©rison. Et le sujet c’est conflictuel. C’est pas seulement quelqu’un qui a un petit problĂšme appelĂ© « symptĂŽme » dont il veut se dĂ©barrasser : ce symptĂŽme est le tĂ©moin vivant du conflit et l’Ă©radiquer, qu’il rĂ©apparaisse ou pas, c’est Ă©radiquer une partie du sujet. En plus, il se trouve que ça soulage, la psychanalyse. Oui, j’ai obtenu des rĂ©sultats moi aussi, pas toujours, pas tout le temps. Mais j’ai obtenu toujours et tout le temps ce rĂ©sultat-lĂ  : les gens se connaissent mieux ; ils savent mieux se diriger dans la vie sachant qu’ils ne peuvent justement pas tout diriger. C’est pas une guĂ©rison, ça. A mon sens, c’est mille fois mieux : parfois, ça soulage bien plus que le symptĂŽme pour lequel les gens sont venus, mĂȘme si ça soulage… pas tout !

Si on ne trompe pas les gens sur la marchandise, les gens peuvent choisir : à condition qu’on sache leur expliquer ce qu’est la psychanalyse !

Vrai ou faux ?

D’un discours à l’autre sur la psychanalyse

vendredi 6 août 2010

Je suis trĂšs content de ce que Michel Onfray parle sur France culture. Etant d’un naturel paresseux, je n’aurais jamais trouvĂ© l’énergie d’acheter son bouquin et surtout, de le lire. Avant de partir en vacances en faisant la cuisine, j’ai eu l’occasion de l’entendre. Au moins je vais savoir de quoi je cause quand je cause de lui.

Sous des dehors patelin et respectueux de l’adversaire, il cherche Ă  donner l’impression de quelqu’un qui a lu Freud, ce qui montre Ă  l’évidence Ă  quelqu’un qui l’a lu que sa lecture Ă©tait pour le moins tordue. D’avoir enquĂȘtĂ© sur ses patients, il donne au public non averti l’impression de dĂ©voiler quelques secrets bien gardĂ©s, alors que ce sont des secrets de polichinelle. Tous ceux qui ont un peu Ă©tudiĂ© la psychanalyse savent quel fĂ»t le destin de Dora et de l’homme aux loups. Pour ce dernier, en particulier, tout le monde s’accorde depuis longtemps pour dire que Freud a fait une erreur en demandant Ă  la communautĂ© analytique de lui offrir une rente Ă  vie. Quant Ă  l’homme aux rats, il a Ă©tĂ© tuĂ© pendant la grande guerre, et nul ne peut savoir quel aurait Ă©tĂ© son destin. Le prĂ©sident Schreber n’a jamais rencontrĂ© Freud, mais lĂ  aussi tout le monde s’accorde pour dire que son travail d’écriture, son autobiographie, c’est-Ă -dire quelque chose de proche d’une psychanalyse, lui a Ă©tĂ© salutaire.

Enfin sur le petit Hans, Michel Onfray a l’air sĂ©rieusement mal renseignĂ©. Il semble n’avoir pas lu cette cauda ajoutĂ©e par Freud Ă  son travail sur ce petit garçon, via son pĂšre, et dans lequel, rencontrant ce dernier devenu adulte, il put constater, Ă  l’entendre, que celui-ci ne se souvenait mĂȘme pas d’avoir fait une phobie quand il Ă©tait enfant. Par ailleurs, nous savons que son ex-petit patient est devenu Ă  Vienne un grand metteur en scĂšne d’opĂ©ra. Une vie tout de mĂȘme intĂ©ressante, certainement pas exempte de problĂšmes, comme toute vie, mais visiblement pas grevĂ©e par un symptĂŽme qui Ă©tait allĂ© jusqu’à l’empĂȘcher de sortir de chez lui. Ça, Michel Onfray, trĂšs prompt Ă  dĂ©voiler les cachoteries de Freud, oublie de le dire.

En ce qui concerne les 20 cm de gaze oubliĂ©s dans le nez de Dora (Ă©tait-ce bien Dora ou est-ce que je confond avec un autre ?), oui, on peut le reprocher Ă  Freud, mais pas au Freud psychanalyste : c’était le jeune Freud qui croyait encore aux thĂ©ories de Fliess sur le rapport entre les organes gĂ©nitaux et le nez. LĂ , il n’avait encore pas inventĂ© la psychanalyse.

Je dois reconnaĂźtre Ă  Michel Onfray de m’avoir apportĂ© un Ă©lĂ©ment que je ne connaissais pas : il parait que Freud aurait recommandĂ© pendant longtemps l’usage d’un drĂŽle d’appareil qu’on rentrait dans l’urĂštre pour se masturber avec… et ceci jusqu’en 1920, c’est-Ă - dire longtemps aprĂšs l’invention de la psychanalyse, souligne notre pourfendeur de dogmes. N’ayant aucune lumiĂšre Ă  ce sujet, si quelqu’un en avait, je lui serais grĂ© de nous en apporter… a priori et vu comme ça, c’est une coquecigrue, et si ça se rĂ©vĂšle vrai, on peut dĂ©noncer avec Michel Onfray de tels errements du pĂšre de la psychanalyse.

Le tintin de la pensĂ©e contemporaine nous explique tout pendant qu’il a lui-mĂȘme Ă©tĂ© une victime de la croyance en Freud et en la psychanalyse : il aurait Ă©tĂ© embobinĂ© en quelque sorte, puisqu’il nous dit qu’il avait lu Freud en son jeune temps et l’avait enseignĂ©. Ce qu’il nous raconte est ce qu’il appelle un dĂ©niaisement. Il nous explique que, croyant en la psychanalyse, il aurait nĂ©gligĂ© de lire des attaques telles que Le Livre noir de la psychanalyse. Et puis, par souci Ă©thique, un jour quand mĂȘme, il l’a lu. Eh bien nous dit-il, lisez le : c’est vrai.

Or, que nous dit-il de Freud et de la psychanalyse ? Si on en juge par les arguments portant sur les fausses guĂ©risons, il dit vrai partiellement, mais sans dĂ©voiler aucune information qui ne soit discutĂ©e de longue date par les psychanalystes, tout en dissimulant la rĂ©ussite que fĂ»t le petit Hans. En ce qui concerne la mĂ©thode, voici ce que nous dit le Don Quichotte de la philosophie : la psychanalyse serait une thĂ©rapeutique et Freud serait un philosophe, deux Ă©lĂ©ments que je trouve personnellement contradictoire mais passons, ça se discute. En tant que thĂ©rapeutique, ce serait le dĂ©voilement de la motion refoulĂ©e, c’est-Ă -dire la prise de conscience qui serait selon lui, le ressort de la psychanalyse, ce dĂ©voilement Ă©tant assurĂ© par l’interprĂ©tation du psychanalyste. Or, si cela a Ă©tĂ© vrai du jeune Freud, il est largement revenu lĂ -dessus. On dirait que notre bĂ©nĂ©dictin moderne n’a jamais lu tous les articles dans lesquels Freud exprime sa prudence, voire son revirement Ă  cet Ă©gard. Notamment dans l’article Des constructions en analyse, dans lequel il recommande de passer de l’interprĂ©tation aux constructions qui reprennent de larges pans de la vie d’un sujet au lieu de se focaliser sur un moment de lapsus ou de rĂȘve. On dirait qu’il n’a jamais lu ce moment oĂč Freud indique que ce qui compte n’est ni le dĂ©voilement, ni la prise de conscience, mais le fait que l’intervention de l’analyste permette au sujet d’amener du nouveau matĂ©riel. On dirait qu’il n’a jamais lu ces passages fondamentaux de L’interprĂ©tation des rĂȘves et de L’introduction Ă  la psychanalyse, dans lesquels il dit que c’est Ă  l’analysant qu’on confie l’interprĂ©tation. À sa dĂ©charge, je dois dire que je n’ai pas beaucoup vu de psychanalystes se rĂ©fĂ©rer Ă  ces passages. A vrai dire aucun… mais bon, pour quelqu’un qui se targue d’ĂȘtre sorti de la vulgate pour se plonger dans les textes, on se demande avec quel Ă©quipements de prĂ©jugĂ©s il s’y est plongĂ©. La vulgate rĂ©pandue par les psychanalystes eux-mĂȘmes ?

Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne sa façon d’avoir lu Freud, au niveau de ce qu’est la psychanalyse, notre mangeur de livres qui n’a jamais tĂątĂ© du divan a tout faux. Cerise sur le gĂąteau, cette apprĂ©ciation de Freud Ă  la fin de sa vie : « la psychanalyse est plus une mĂ©thode d’exploration de l’inconscient qu’une entreprise thĂ©rapeutique ». AprĂšs avoir beaucoup insistĂ©, il est vrai, sur l’aspect thĂ©rapeutique de la psychanalyse qui avait Ă©tĂ© longtemps son souci, c’est pour le moins une honnĂȘte reconnaissance de ce que la psychanalyse n’est pas la panacĂ©e que l’on dit qu’il aurait dite. Mais c’est bien plus que ça : en tant que mĂ©thode d’exploration de l’inconscient, c’est une entreprise dans laquelle un sujet se met au monde, ce qui n’est pas une panacĂ©e en effet, un sujet Ă©tant forcĂ©ment divisĂ© et donc obligĂ© de se nantir de formations de compromis qui font que la guĂ©rison, si elle survient, ne le fait que de surcroit. Ce n’est pas un bĂ©mol, c’est au contraire la reconnaissance de ce que l’analyse est autre chose qu’une branche ratĂ©e de la mĂ©decine. Et donc, juger cette nouvelle discipline Ă  l’aune thĂ©rapeutique est une erreur de champ, qui passe sous silence le fait qu’il peut ĂȘtre salutaire, pour un sujet, de confier son destin Ă  d’autres mains que mĂ©dicales, le but et les mĂ©thodes de la psychanalyse Ă©tant autre, tout en Ă©tant plus adaptĂ©s Ă  ce que reprĂ©sente la lutte d’un sujet pour conquĂ©rir sa place dans le monde. Il ne s’agit pas d’éradiquer un bobo.

J’ai vu de grands auteurs bien plus connus que moi avaient dĂ©jĂ  Ă©crit d’impressionnants volumes contre Michel Onfray. Je ne les ai pas plus lus que l’auteur qui nous fait Ă©crire ainsi, et je ne prĂ©tends pas apporter grand-chose, juste que c’est ma rĂ©action personnelle Ă  ce que j’ai personnellement perçu d’un confĂ©rencier entendu sur France Culture, qu’il faut remercier de nous donner l’occasion de l’écouter.

On trouve son livre dans le monoprix en bas de chez moi. C’est dire la popularitĂ© de l’homme. On n’y trouve par contre aucun ouvrage de psychanalyse pour contrebalancer, tandis que de nombreux psychanalyste s’expriment rĂ©guliĂšrement sur la radio culturelle française. Nous sommes lĂ  devant un phĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ©, oĂč tout est jugĂ© Ă  l’aune de la mĂ©decine et du pouvoir thĂ©rapeutique, de cette derniĂšre, nouvelle religion de masse. Comme disait Freud : on ne peut pas discuter avec un croyant. On peut lui laisser sa croyance, ce en quoi nous nous distinguons justement du champ religieux.

Je n’ai encore pas parlĂ© de l’efficacitĂ© symbolique que notre bon rat de bibliothĂšque, qui a lu LĂ©vi Strauss, reconnait volontiers. Oui, dit-il, la psychanalyse peut avoir un effet (il est tolĂ©rant l’homme, il se paie mĂȘme le luxe d’ĂȘtre nuancĂ© !). La psychanalyse a un effet dit- il, mais ce n’est rien d’autre qu’un effet placebo : autrement dit, ce n’est pas sĂ©rieux, quoi ! On sait en effet en quel mĂ©pris la mĂ©decine tient l’effet placebo. Ce n’est pas noble, ça ne fait pas vendre du mĂ©dicament. C’est encore un indice de l’aune Ă  laquelle est mesurĂ©e la psychanalyse. Eh bien oui, l’effet de la psychanalyse, c’est un effet placebo ! C’est dans le transfert que ça se passe, on ne cesse de le claironner depuis que Freud s’en est aperçu. C’est ça qui est formidable justement ! Et c’est Ă  un psychanalyste, Michael Balint, qu’on doit la dĂ©couverte de cet effet : il n’en Ă©tait pas moins mĂ©decin, et des gens comme lui, Ă  cheval sur les deux champs, peuvent ĂȘtre grandement remerciĂ©s. Qu’on puisse Ă©marger Ă  deux disciplines diffĂ©rentes n’autorise pas Ă  les confondre.

Oui, la psychanalyse marche en tant qu’efficacitĂ© symbolique, au mĂȘme titre que les TCC, l’EMDR, les mĂ©dicaments psychiatriques et bien d’autres soi-disant nouveautĂ©s qui seraient censĂ©es renvoyer la psychanalyse Ă  un passĂ© poussiĂ©reux. Ce sont toutes ces techniques dites nouvelles qui y sont, dans le passĂ©, ne se rendant pas compte que, toutes, elles ne sont que des variantes de la mise en Ɠuvre de la suggestion dĂ©veloppĂ©e dans l’hypnose et remise au gout du jour dans le siĂšcle des lumiĂšres par Messmer et son baquet. On doit Ă  Freud d’avoir fait le pas de laisser tomber la facilitĂ© de la suggestion – qui prĂ©sente en effet une certaine dose d’efficacitĂ© – pour se lancer dans la dĂ©couverte des mĂ©canismes Ă  l’Ɠuvre dans cette efficacitĂ©, soit : le transfert et l’inconscient. Or, entre la suggestion (soyez guĂ©ri !) et la psychanalyse (qui ĂȘtes-vous ?) il y a un abĂźme qui ne permet pas de confondre l’un avec l’autre, ni de mesurer l’un avec les valeurs de l’autre.

Richard Abibon.

lundi 9 août 2010

Science et pas-science

 Je viens d’entendre encore une confĂ©rence de Michel Onfray par hasard, sur France- Culture, cette fois en sortant le linge de la machine. Celle-ci Ă©tait consacrĂ©e aux contradictions de Freud. Freud a dit ceci et puis il a dit le contraire ; c’est pas sĂ©rieux, hein ?

Pourtant je me rappelle que dans la premiĂšre confĂ©rence que j’ai entendue, Michel Onfray disait : j’ai cru en la psychanalyse, je l’ai mĂȘme enseignĂ©e. Alors ? je vous laisse conclure.

Aprùs, on peut entrer dans l’examen concret de ces contradictions.

Exemple, dans certains textes, Freud dit (dixit Michel Onfray) qu’il faut payer pour ĂȘtre guĂ©ri, et plus on paie cher, plus on a intĂ©rĂȘt Ă  finir son analyse vite, pour que ça cesse de coĂ»ter. D’un autre cĂŽtĂ©, il dit : on peut parfaitement faire de l’analyse gratuite dans les dispensaires. Notre parangon de justice en dĂ©duit ce qu’il appelle le cynisme de Freud : pour que la psychanalyse soit efficace, il faut payer, donc venez Ă  mon cabinet. Dans les dispensaires, si c’est inefficace, ce n’est pas mon problĂšme. Ainsi traduit-il la pensĂ©e de Freud, en son langage. Or, il oublie encore une fois de dire que Freud avait rĂ©pondu Ă  la question : « pourquoi doit-on payer une analyse ? » par ce simple constat d’évidence : parce que l’analyste a besoin d’argent. C’est vrai de tout travailleur, il est simplement honnĂȘte de ne pas l’occulter. Maintenant, qu’il y ait dans certaines analyses (je ne dis pas dans toutes) des problĂšmes de dettes symboliques qui se rĂšglent par lĂ , c’est possible mais ce n’est pas une rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Il y a toujours erreur Ă  faire d’un procĂ©dĂ©, utile en son temps, un dogme systĂ©matique. Mais il est vrai que la plupart des analystes exerçant en privĂ© veillent beaucoup Ă  ce que les gens paient le plus cher possible ; c’est de leur intĂ©rĂȘt, mais quand ils en parlent, ils mettent surtout l’accent sur la dette symbolique, option que, perso, je conteste, faisant des prix adaptĂ©s aux revenus de chacun. L’essentiel de mon travail Ă©tant en dispensaire et gratuit, j’ai pu mesurer depuis des annĂ©es Ă  quel point il peut ĂȘtre erronĂ© de systĂ©matiser cette affaire de dette symbolique. Justement : elle est symbolique, la dette !

Bref, je ne me fais pas une opinion sur ma pratique de la psychanalyse seulement Ă  la lecture de Freud. Et ça, Freud lui-mĂȘme le prĂ©conisait : qu’aprĂšs lui, on invente.

Autre contradiction soulevĂ©e par notre logicien en herbe, la nature de l’inconscient : selon certains textes c’est du pur psychique, selon d’autres textes, c’est du neuronal. Pour cette derniĂšre option, il fait allusion Ă  « l’Esquisse pour une psychologie scientifique ». Or, il y a belle lurette, notamment grĂące Ă  Lacan, que nous avons appris une lecture possible de ce texte en termes de lettres et de signifiants. Oui, l’inconscient c’est du pur psychique, et Freud a mis du temps Ă  s’en apercevoir. Oui, il s’est contredit, c’est-Ă -dire simplement qu’en avançant, comme notre maturant en philosophie, il a dĂ©couvert autre chose… que pourtant on peut lire en filigrane, Ă©crit Ă  son insu dans ses premiers textes. Autrement dit, il y a quand mĂȘme une cohĂ©rence au-delĂ  de l’apparence de contradiction, Ă  condition de ne pas lire les textes au pied de la lettre, mais, comme Lacan, d’en dĂ©couvrir l’esprit.

Certes, Freud s’est pris Ă  rĂȘver un jour, au coin d’un texte, au jour oĂč des mĂ©dicaments pourraient rĂ©gler tous les problĂšmes des nĂ©vroses, rendant la psychanalyse inutile. Alors, nous dit notre pharmacologue en gestation, ça veut dire que Freud n’a pas perdu l’idĂ©e que l’inconscient Ă©tait du pur physique, car, si une molĂ©cule peut guĂ©rir une nĂ©vrose c’est bien qu’elle est purement physique. Ben lĂ , il a raison. Aujourd’hui encore, on voit un jonglage incroyable entre mĂ©dicaments et psychanalyse qui montre que les analystes d’aujourd’hui sont pris dans ce double langage. Personnellement je ne suis pas pour : oui, l’inconscient, c’est du pur psychique, c’est un effet du langage et de l’histoire de chaque sujet, c’est la source des nĂ©vroses et des psychoses, ce n’est donc pas une molĂ©cule, quelle qu’elle soit, qui peut y apporter solution. Un sujet, le dĂ©sir, ce n’est pas un effet de molĂ©cules, ce n’est pas un effet du trajet de l’influx nerveux dans les neurones. C’est ce que je lis dans toute l’Ɠuvre de Freud, jusque dans son concept de pulsion assumĂ© par lui comme somato-psychique, mais qu’il dĂ©crit, Ă  son insu encore une fois, comme pur effet de grammaire (passif, actif, rĂ©flexif).

De lĂ  dĂ©coule, toujours selon notre Ă©pistĂ©mologue improvisĂ©, la contradiction entre science et non science : d’un cĂŽtĂ© « L’esquisse pour une psychologie scientifique », de l’autre, des hypothĂšses, des hypothĂšses dites hypothĂšse mais qui deviennent vĂ©ritĂ© dans les pages qui suivent, bref, un discours incohĂ©rent et contradictoire. Certes, il y a lĂ  une contradiction. Freud s’est toujours voulu scientifique, c’était l’idĂ©ologie de son Ă©poque et c’est toujours la notre. Il a donc tentĂ© de faire science, notamment en ayant l’honnĂȘtetĂ© de dire quand il pensait s’ĂȘtre trompĂ© et quand il changeait de discours ; notre charcutier de la pensĂ©e contemporaine prend mĂȘme pour preuve de contradiction l’existence des deux topiques, dans un discours qui semble dire : le bonhomme, il ne sait pas ce qu’il veut, il ne sait pas oĂč il va. Or, ces deux topiques par leurs existences sont trĂšs riches et permettent de faire jouer de nombreuses nuances dans l’apprĂ©ciation des phĂ©nomĂšnes dĂ©crits. Elles ne tĂ©moignent pas de

contradiction, car elles s’imbriquent l’une dans l’autre comme la thĂ©orie newtonienne s’inscrit dans la thĂ©orie d’Einstein.

Il est vrai qu’il a fallu attendre Lacan – et encore, le Lacan tardif – pour comprendre ceci : la psychanalyse est science et pas-science en mĂȘme temps. Car la psychanalyse est le lieu oĂč se dĂ©voile le paradoxe, source de l’inconscient : c’est la raison mĂȘme de soutenir ce paradoxe au niveau Ă©pistĂ©mologique afin de situer correctement la psychanalyse. En ce sens, la psychanalyse rejoint ce qu’on avait appelĂ© un temps la reine des sciences, les mathĂ©matiques. Car cette discipline a rencontrĂ© le mĂȘme problĂšme que la psychanalyse, Ă  la mĂȘme Ă©poque oĂč Freud dĂ©couvrait l’inconscient : le paradoxe que Russel, Whitehead et Hilbert, ont tentĂ© d’éradiquer, au mĂȘme titre que le jeune Freud tentait d’éradiquer le symptĂŽme, fruit du paradoxe de l’inconscient.

Le thĂ©orĂšme de Gödel est venu apporter un dĂ©menti cinglant aux puristes des mathĂ©matiques : on ne peut Ă©radiquer le paradoxe. Ce n’est mĂȘme pas un mal dont il faut s’accommoder, c’est une nĂ©cessitĂ© du systĂšme. Freud s’est retrouvĂ© devant le mĂȘme constat qui l’a amenĂ© Ă  l’invention de la pulsion de mort. Avec Lacan nous savons Ă  prĂ©sent qu’il s’agit du symbolique lui-mĂȘme c’est-Ă -dire du systĂšme, comme le systĂšme des mathĂ©matiques. Autrement dit, ce thĂ©orĂšme, conjointement Ă  la dĂ©marche de Freud, nous fait perdre l’illusion d’un monde parfait, et dĂ©nonce par avance les illusions entretenues par les « nouvelles thĂ©rapies ». Plus largement, il dĂ©nonce l’illusion d’une science qui serait « toute ». MĂȘme la science, au niveau des fondements et de ses limites, n’est « pas-toute ».

Cela, notre ignorant de l’histoire des mathĂ©matiques n’en souffle mot.

Enfin, un Ă©lĂ©ment du discours de notre lecteur assidu des correspondances m’embĂȘte fort. J’avais lu le « Psychanalyse et occultisme » de Freud, dans lequel ce dernier se montre trĂšs prudent, examine les faits qu’il a Ă©tĂ© amenĂ© Ă  connaĂźtre et en conclu que, en l’état des connaissances, il n’y a pas de raison de croire en la transmission de pensĂ©e, la tĂ©lĂ©kinĂ©sie et autres coquecigrues. Ça me convenait, et puis, patatras, notre fouineur de premiĂšre trouve dans la correspondance de Freud des lettres oĂč il indique qu’il y croit, mais qu’il ne faut pas le dire en public. Eh bien, ça ne me va pas du tout ; lĂ , s’il s’avĂšre que Michel Onfray dit vrai, je ne suivrai pas Freud sur ce terrain lĂ , pas plus que sur sa rĂȘverie de mĂ©dicaments miracles.

J’en ai autant au service de Lacan d’ailleurs, dont je reconnais l’apport fondamental qui fĂ»t le sien, mais que je conteste vigoureusement sur certains plans. On peut aussi s’autoriser Ă  penser, non ? C’est la dimension non religieuse de la psychanalyse, qui fait que nous ne sommes pas lĂ  pour accepter un dogme en son entiĂšretĂ©, mais pour examiner, critiquer, argumenter, et avancer, avec le doute Ă©pistĂ©mologique pour guide permanent.

10 aout 2010

Comment ai-je pu oublier ? Il y a aussi cet inĂ©narrable Ă©pisode sur la nature fĂ©minine… d’aprĂšs notre chevalier de l’égalitĂ©, pour Freud, les femmes n’ont pas de pĂ©nis, vous vous rendez compte ? Et, consĂ©quence qui nous est dĂ©taillĂ©e avec dĂ©lices : la femme, pour Freud est infĂ©rieure Ă  l’homme. Si, si, il l’a dit comme ça. Onfray, pas Freud. Il se trouve que, compte tenu de l’époque machiste Ă  laquelle vivait Freud, on n’a pas vu plus ardent dĂ©fenseur de la cause fĂ©minine Ă  ce moment-lĂ . Non par idĂ©ologie rĂ©formatrice, il ne mange pas de ce pain lĂ , mais parce qu’il s’est bien aperçu que ces histoires de phallus et de castration, il s’en est aperçu le premier, ce sont des enfantillages. Mais d’un cĂŽtĂ©, ces enfantillages, s’ils s’accrochent, crĂ©ant inhibitions, symptĂŽmes, et angoisses, d’un autre cĂŽtĂ©, lorsqu’on cesse de les dĂ©nier, ils permettent de se rendre compte que ce n’est nullement une question d’essence de l’homme et de la femme, mais de rapport inconscient. En tout cas, on doit Ă  Freud quelques belles pages de dĂ©fense et illustration de la cause fĂ©minine, notamment en faisant admettre Ă  un monde Ă©bahi que l’hystĂ©rie n’est pas qu’une affaire de femme.

Il me souvient ici d’une critique adressĂ©e cette fois par Luce Irigaray il y a dĂ©jĂ  fort longtemps ( Speculum de l’autre femme ), dĂ©nonçant le machisme de Freud dans ce texte oĂč il dit, selon Irigaray : « la femme est essentiellement masochiste ». Il suffit de se rendre au dit texte pour se rendre compte que Freud dit : « le masochisme est essentiellement fĂ©minin ». Et de donner en contexte des exemples masculins du dit masochisme. Masculin et fĂ©minin ne se confondent pas avec homme et femme : voilĂ  une subtilitĂ© qui a Ă©chappĂ© Ă  bien des idĂ©ologues.

A propos de femmes, j’ai aussi oubliĂ© un autre point gĂȘnant. Autre contradiction soulignĂ© par notre dĂ©fenseur des familles en dĂ©tresses : d’un cĂŽtĂ© Freud recommande de ne pas accepter en analyse les membres de sa famille et ses proches, d’un autre, il psychanalyse sa propre fille. Oui, lĂ  non plus, ça le fait pas. Sur ce point, et sur ce point seulement, d’accord avec vous, Michel Onfray.

2011

09/08/2011

Les années passent et les étés reviennent, immuablement marqués par la présence envahissante de Michel Onfray sur France culture.

Je viens d’écouter Michel Onfray sur France culture ; encore une fois je suis Ă©patĂ© de la lecture qu’il fait de Freud, cette fois en comparaison avec la lecture qu’il fait de celle qu’en a faite Reich. Une lecture totalement tendancieuse qui fait de ses confĂ©rences une vĂ©ritable tribune de dĂ©sinformation. Ce que nous entendons revient Ă  peu prĂšs Ă  ceci : Freud est un bourgeois conservateur, pessimiste et antipathique, adversaire de tout progrĂšs social. Il nous cite ces passages de Freud dans lesquels il est question de la nĂ©cessitĂ© du paiement pour allĂ©ger la dette symbolique du patient. Il est vrai que c’est repris Ă  l’envi par les psychanalystes contemporains. Mais il oublie de citer cette premiĂšre phrase de Freud, au moment de l’examen de ce thĂšme : Freud, avec honnĂȘtetĂ©, dit que, tout simplement, le psychanalyste doit se faire payer parce qu’il a besoin de vivre. Quand on travaille en privĂ©, c’est ainsi. Qu’il y ait ajoutĂ© la question de la symbolique, c’est vrai, et c’est vrai aussi que c’est faux. J’y reviendrai, non sans avoir rappelĂ© auparavant que Freud appelait de ses vƓux la crĂ©ation de dispensaires oĂč la collectivitĂ© prendrait en charge ceux qui ne peuvent se payer une analyse. Quand on y rĂ©flĂ©chit, on se rend compte que c’est contradictoire : si le paiement est nĂ©cessaire Ă  la guĂ©rison, comment penser l’efficacitĂ© analytique de tels dispensaires ? Freud s’était contentĂ© de juxtaposer ses deux remarques contradictoires. Il n’avait, bien sĂ»r, pas de solution. Et, ça c’est moi qui le dit, il avait peut-ĂȘtre compris l’impossibilitĂ© de se sortir parfois de la contradiction lorsqu’elle se prĂ©sente. Mais Onfray en fait une prise de position anti progrĂšs social visant Ă  rĂ©server la psychanalyse aux riches et Ă  prĂ©server l’ordre social.

Nous sommes aujourd’hui des milliers Ă  pratiquer la psychanalyse dans de tels dispensaires, et si nous n’étions pas efficaces, je me demande qui viendrait nous consulter. Or nos consultations dĂ©bordent. Tous les jours, j’ai des tĂ©moignages de gens qui me disent avoir besoin de leur sĂ©ance et de s’en sortir nettement mieux avec cela, quoiqu’ils ne payent rien du tout. ForcĂ©ment, ça, je peux le dire, car mon quotidien est assurĂ© grĂące au salaire que me verse la fonction publique. Je n’ai pas la nĂ©cessitĂ© de justifier des prix de sĂ©ance exorbitants. Sur ce plan, Onfray a raison, mais ce sont plutĂŽt ceux qui s’appuient sur ses rĂ©flexions et celles de

ses Ă©pigones qui tentent aujourd’hui de couper les ailes Ă  la psychanalyse dans les dispensaires.

Quant au pessimisme de Freud qu’Onfray oppose Ă  l’optimisme de Reich, il le fait reposer sur la pulsion de mort. Concept terriblement mal compris, par de nombreux psychanalystes ; on peut donc en faire difficilement le grief Ă  Onfray. C’est lĂ  qu’on voit qu’il suffit d’un iota dans la lecture d’un texte pour l’entendre de l’oreille gauche ou de l’oreille droite surtout si on considĂšre que tout est politique. Ce qui donc, rend sourd. Selon Onfray, la pulsion de mort est un concept biologique, c’est inscrit dans le vivant, dans les cellules, dit-il mĂȘme, et le projet du vivant, c’est de retourner Ă  la mort. C’est en partie vrai que Freud l’a Ă©crit, sauf que lorsque Freud amĂšne ce concept, c’est Ă  la suite d’un triple constat clinique qu’il expose en tĂȘte de son texte, ce que Michel Onfray oublie de citer. Il ne cite que le dĂ©veloppement que Freud opĂšre aprĂšs ce constat et que le pĂšre de la psychanalyse met bien sous le registre de la pure spĂ©culation. Il ne dit pas comme ça, de maniĂšre affirmative : c’est dans les cellules. Ça, c’est la lecture d’Onfray. Il ajoute que c’est lĂ  dessus que Reich s’insurge, et semble partager la rĂ©volte de ce dernier.

Or, il y a une tout autre lecture possible de Freud, en lui laissant ses spĂ©culations, puisqu’il les a posĂ©es ainsi, mais en s’appuyant sur son triple constat clinique qui, lui, est incontournable et que la moindre pratique, de nos jours, confirme avec Ă©clat. Cette lecture est celle de Lacan : la pulsion de mort n’a rien Ă  voir avec le biologique, puisqu’il s’agit du symbolique quand il est muet. Je parle du jeu du fort-da qui Ă  aucun moment ne vient dans le discours de Michel Onfray. Il n’y a pas besoin de s’insurger contre Freud pour cela. Il suffit d’en proposer une autre lecture.

Michel Onfray reproche ainsi Ă  Freud son pessimisme envers les grandes luttes sociales de son temps, en accentuant son caractĂšre bourgeois et conservateur. Il oublie de dire que ce pessimisme allait tout autant Ă  l’encontre des rĂ©gimes autoritaires. Il faut se rappeler son texte essentiel sur la psychologie des foules. Celles-ci, pour Freud, sont aussi bien de droite que de gauche. Il ne s’intĂ©resse qu’au mĂ©canisme et il constate qu’il est bien le mĂȘme partout, dans son analogie avec l’hypnose : le suivisme aveugle d’un leader, et les consĂ©quences destructives que ça peut prendre. Ça n’empĂȘche pas Michel Onfray d’assĂ©ner : Freud soutien les rĂ©gimes autoritaires. Et le bon peuple d’applaudir : Onfray met en Ɠuvre. Mais alors pourquoi les nazis brĂ»laient-ils les livres de Freud ? Mais alors que voulait donc la gestapo Ă  ce vieil homme, en 1938 ? Il n’y a Ă©chappĂ© que de justesse, grĂące Ă  l’intervention conjuguĂ©e et appuyĂ©e de Marie Bonaparte et des ambassadeurs français et amĂ©ricains.

Autre argument d’Onfray (je ne vais pas tous les aborder) il critique la clientĂšle de Freud, composĂ©e seulement de riches qui ont les moyens de se payer une analyse. Freud ne connait pas les pauvres, dit-il. De plus, ajoute-t-il, Freud est un homme du passĂ© qui ne s’intĂ©resse qu’au passĂ©, vivant entourĂ© de statuettes Ă©gyptiennes. Onfray en dĂ©duit une fascination de Freud pour la mort. C’est un peu vite dit. Moi, je dis, par exemple : une fascination pour les mythes, car ils correspondent Ă  ce que Freud entend sur son divan. Donc Ă  un actuel qui donne argument pour l’existence d’invariants structuraux, ce que critique vivement Onfray, enfourchant la critique de Reich qui, lui, est un homme qui s’intĂ©resserait Ă  l’histoire contemporaine. Ainsi fait-il de Freud un homme de cabinet et un rat de bibliothĂšque qui ne voit pas ce qui se passe dehors.

Mais que fait Onfray lui-mĂȘme ? Toute sa critique est purement littĂ©raire. Il ne s’appuie sur aucune pratique autre que celle des livres. HĂ©las, la plupart des psychanalystes contemporains tombent aussi sous le coup de cette critique. Il nous dit, pour faire une psychanalyse, il faut certes d’abord ĂȘtre riche mais aussi ĂȘtre cultivĂ© et pouvoir ainsi se rĂ©fĂ©rer Ă  Sophocle et Ă  Shakespeare, comme Freud et ses patients. C’est un reproche lourdement assĂ©nĂ© par d’autres adversaires de la psychanalyse qui proposent des mĂ©thodes corporelles diverses et variĂ©es. Or, je peux tĂ©moigner d’une pratique, et dans cette pratique, d’avoir

toujours eu une certaine propension Ă  faire prĂ©valoir l’expĂ©rience du terrain Ă  celle de mes lectures. Cette expĂ©rience, 34 ans en dispensaire, m’a mis en prĂ©sence de foules d’ouvriers, de femme de chambres, de petits commerçants, de chĂŽmeurs de longue durĂ©e, et enfin de dits- autistes ne disposant mĂȘme pas de ce bagage essentiel, le moindre trognon de parole. Je peux dire avoir retrouvĂ© partout la fameuse structure, ƒdipe et castration, Ă  condition de l’abstraire avec un peu de topologie. J’en dĂ©duis – oui c’est une dĂ©duction pas un postulat a priori issu de mes lectures- Ă  une indĂ©pendance de cette structure par rapport Ă  l’histoire, Ă  la gĂ©ographie, Ă  la classe sociale et aux moyens financiers.

Et je ne dis pas qu’il faut le prendre comme un dogme immuable. Ça se discute, car il faut se mĂ©fier de tout « dernier mot » sur un sujet de la mĂȘme façon que des « grands principes ». Je dis juste qu’il y a une furieuse aversion d’Onfray pour Freud, pour qu’il fasse ainsi valoir systĂ©matiquement un cĂŽtĂ© du personnage sur un autre.

Encore un mot sur une assertion d’Onfray qui m’a fait bondir : Freud aurait, dans toute son Ɠuvre, combattu vigoureusement l’homosexualitĂ©, le droit au bonheur, la libĂ©ration sexuelle, le principe de plaisir. Je n’ai jamais lu Freud ainsi sur aucun de ces points.

Le principe de plaisir : pour Onfray, Freud aurait dit : il faut le sacrifier au nom du principe de rĂ©alitĂ©. Moi, j’ai lu que Freud s’était rendu compte que tout sujet s’aperçoit qu’il faut parfois, pour parvenir au plaisir, accepter le dĂ©tour par un principe de rĂ©alitĂ©. C’est pas du tout la mĂȘme chose, c’est mĂȘme le contraire. Il est vrai que lorsqu’on entend le discours de certains psychanalystes contemporains sur la jouissance, qui semble un principe Ă  combattre absolument, on ne peut pas lui donner totalement tort.

Sur la libĂ©ration sexuelle, il m’a toujours semblĂ© lire dans Freud qu’il trouvait les mƓurs de son temps trop rigides, mais qu’il Ă©tait pessimiste sur une libĂ©ration totale, car le refoulement, s’il est un effet de la civilisation, est surtout le produit de pulsions contradictoires, issues de cette structure, ƒdipe et castration. Nous avons maintenant le recul pour le constater : dans une certaine mesure, la libĂ©ration sexuelle a eu lieu et elle n’a pas libĂ©rĂ© l’humanitĂ© de ses nĂ©vroses, elle n’a fait que dĂ©placer le problĂšme.

En ce qui concerne l’homosexualitĂ©, Onfray pense avoir lu qu’il s’agissait d’une fixation Ă  un stade antĂ©rieur Ă  la castration, ce que Freud nommerait perversion et aurait donc combattu vigoureusement. Il oublie encore une fois l’essentiel : que Freud a ajoutĂ© que tout enfant Ă©tait un pervers polymorphe et que l’inconscient Ă©tait l’infantile en nous. Je ne vois pas au nom de quoi il aurait combattu quoi que ce soit, si ce n’est Ă  sortir la psychanalyse d’une vision du monde, en la laissant autant que possible dans une neutralitĂ© bienveillante.

La progression du discours d’Onfray, toujours calme, toujours truffĂ© de citations, apparemment hyper documentĂ©, se refusant Ă  tout extrĂ©misme, contribue Ă  dissimuler dans sa forme, le fait de tous ces oublis que j’ai Ă©tĂ© obligĂ© de rĂ©parer afin de remettre un peu les pendules Ă  l’heure. Mon travail n’est ici que minuscule par rapport Ă  tout ce qu’il faudrait faire pour rĂ©pondre Ă  Michel Onfray ; malheureusement ma voix est si petite, par rapport aux portes voix dont il dispose. Au moins aurais-je rĂ©agis dans ma petite mesure


13/08/2011

Je ne vais pas me fendre d’un nouvel article Ă  chaque confĂ©rence de Michel Onfray. Juste quelques Ă©lĂ©ments issus des deux derniĂšres. L’une d’elle Ă©tait consacrĂ©e Ă  la critique faite par Reich Ă  l’égard de « Totem et tabou ». Je ne vais pas reprendre une Ă  une les 12 « remarques » soigneusement Ă©grenĂ©es, car toute l’argumentation tient Ă  prendre le mythe freudien pour une rĂ©alitĂ© et Ă  la critiquer au nom de la rĂ©alitĂ©. Il agit ainsi de la mĂȘme maniĂšre qu’à l’égard de la pulsion de mort en la prenant pour une rĂ©alitĂ© biologique alors que Freud la posait comme pure spĂ©culation. En effet, Freud pose son histoire de meurtre primitif du pĂšre clairement comme un mythe, c’est-Ă -dire une histoire purement inventĂ©e mais reflĂ©tant la

structure de la sociĂ©tĂ© humaine, non seulement en fonction de ce qu’apporte l’anthropologie mais aussi la psychanalyse. La critique avancĂ©e par Reich consiste Ă  dire : Freud pose que la sociĂ©tĂ© originaire est patriarcale, or, c’est faux, nous savons qu’elle a Ă©tĂ© matriarcale. D’abord ça se discute, ensuite ça n’a aucune importance puisqu’il ne s’agit pas de palĂ©ontologie, mais de mythe. Autre argument : Freud pose cette horde comme unique. Or il est clair qu’il y a eu plusieurs peuplades humaines Ă©parpillĂ©es un peu partout ; le meurtre du pĂšre n’a pu se produire partout ni partout Ă  l’identique. D’abord ça se discute aussi, ensuite mĂȘme chose : on vous parle d’une horde MYTHIQUE, pas de la rĂ©alitĂ© de ce que furent les premiers hommes. Et ainsi de suite : le banquet cannibale et sa succession, la consommation des animaux du sacrifice et du corps du christ ne concernent pas le meurtre du pĂšre : les hommes avaient faim et avaient besoin des animaux pour se nourrir, donc l’animal devient un dieu parce qu’il nourrit.

Ce qui est posé sur le plan du fantasme (un mythe est un fantasme collectivement partagé) est dénoncé avec des arguments historiques et économiques.

C’est le mĂȘme dĂ©bat qu’entre crĂ©ationnistes et Ă©volutionnistes. Les crĂ©ationnistes croient Ă  la rĂ©alitĂ© d’un mythe et les Ă©volutionnistes leur rĂ©pondent qu’ils ont tort au nom de la rĂ©alitĂ© historique. On n’est pas sur le mĂȘme plan mais on croit y ĂȘtre, d’oĂč un malentendu fondamental.

Ceci dit on retrouve la mĂȘme chose encore au sein des psychanalystes : il y en a pour dire encore, au nom d’un fĂ©minisme de bon aloi : cette histoire de castration, c’est des coquecigrues freudiennes ; nous, nous dĂ©passons le roc de la castration nous allons plus loin : enfin ! La femme n’a pas de pĂ©nis, mais elle a un sexe fĂ©minin tout Ă  fait bien formĂ© donc nous voyons bien que les thĂšses freudiennes ne sont que des bĂȘtises issues de son milieu bourgeois et de son Ă©poque. C’est exactement l’argumentation de Reich. C’est l’argument des gens qui n’ont pas pu faire la diffĂ©rence entre le fantasme et la rĂ©alitĂ© et qui, dans ce cadre, ne veulent rien entendre du fantasme.

Ceci dit Ă  la fin de sa derniĂšre confĂ©rence de vendredi j’ai notĂ© chez Michel Onfray un certain athĂ©isme de bon aloi. Il nous rappelle l’étymologie de « paĂŻen » : ça viendrait de pagan qui viendrait de « paysan ». Le paĂŻen, c’est le paysan qui interprĂšte la nature en voyant des dieux partout. Peu m’importe la justesse de l’étymologie, je trouve que ça prĂ©sente quelque bon sens. La culture, nous dit-il, elle vient de lĂ , elle vient de l’agriculture, qui est en effet au fondement des civilisations. On cesse de voir la rĂ©alitĂ© comme elle est, mais on l’interprĂšte, on en fait des reprĂ©sentations : ça, c’est tout simplement le passage au langage (c’est moi qui ajoute, lĂ ). Mais c’est utile, parce que c’est aussi comme ça qu’on a fini par comprendre que pour que la terre produise, il faut l’ensemencer et y amener de l’eau, d’oĂč politique d’économie des semences et techniques d’irrigations. Avec toute la mythique sexuelle qu’on pourra y ajouter ou qui l’aura prĂ©cĂ©dĂ©e, ça je n’en sais rien (ça aussi, c’est moi qui ajoute).

Or nous dit Michel Onfray tout change avec les monothĂ©ismes : la culture cesse d’ĂȘtre agriculture, mais culture du livre. On passe sa vie Ă  interprĂ©ter, non plus la nature, mais le livre.

Eh bien, c’est surtout cela qu’il combat en combattant la psychanalyse : c’est qu’elle est devenue une religion dogmatique du livre. C’est pourquoi il attaque le Livre, l’Ɠuvre de Freud. Et lĂ , il a raison, non de s’attaquer au Livre, mais de ce qu’on en a fait. Au lieu de s’intĂ©resser Ă  la « nature » (ici je fais bien entendu une mĂ©taphore) c’est-Ă -dire ce qui se passe dans l’inconscient, on s’intĂ©resse uniquement Ă  interprĂ©ter et rĂ©interprĂ©ter l’Ɠuvre du Maitre, ou des maitres qui l’ont suivi. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les argumentations ne puisent que dans les livres. Une exception : la psychanalyse anglo-saxonne, Ă  la suite de MĂ©lanie Klein.

Alors, Michel Onfray attaque la psychanalyse avec une mauvaise argumentation, allant de la vie intime de Freud dont il dénonce un certain amoralisme, à la « réalité » comme

contrevenant aux thĂšses freudiennes. Il dĂ©nonce le fond sans se placer sur le plan de ce fond, au nom de la forme, sur lequel il a raison puisqu’en effet, il y a eu dogmatisation et mise en religion de la psychanalyse.

C’est pourquoi il y a intĂ©rĂȘt Ă  l’écouter et Ă  comprendre son argumentation pour mieux la dĂ©noncer au lieu de vouloir lui interdire la parole comme le souhaiterait certains… au nom de l’anathĂšme sans doute ?

2017

21 juil. 17

RevoilĂ  Michel Onfray, comme tous les Ă©tĂ©s sur France culture. Comme tous les Ă©tĂ©s, je l’écoute, car il m’intĂ©resse. Je ne prends pas tout, je ne prends mĂȘme qu’un peu, mais mĂȘme lorsque je ne suis pas d’accord avec lui, ce qu’il a amen ĂȘtre d’idĂ©es m’a contraint Ă  la rĂ©flexion.

Sa rĂ©flexion sur le cosmos suit un fil que l’on pourrait trouver contestable mais s’avĂšre fructueux. Ce fil c’est la question du spĂ©cisme, pendant Ă©largi du racisme. si ce dernier, c’est considĂ©rer qu’il y a des races infĂ©rieures, les spĂ©cisme, c’est envisager qu’il Ya une espĂšce supĂ©rieur, la notre bien entendu. Morale vegan ou new age ? C’est bien plus profond que ça car ça permet d’interroger la position de l’homme dans la cosmos.

Au nom de quoi se sentirait il supĂ©rieur ? Eh bien par exemple, parce que c’est dit dans le bible en toutes lettres : l’homme a le droit de tuer les animaux, de les asservir d’en faire absolument ce qu’il veut. Ça interroge donc la croyance, ce Ă  quoi on se rĂ©fĂšre come guide de conduite et finalement, Ă  questionner Ă  la fois la morale et la croyance. Cela l’a amenĂ© Ă  exhumer un brave abbĂ© des Ardennes, l’abbĂ© Meslier, qui, bien avant Voltaire et Rousseau, propose les premiĂšres pensĂ©es athĂ©istes du monde occidental. Bien sĂ»r, il n’avait pas publiĂ© de son vivant il n’était pas fou et n’avait pas envie de finir sur le bucher. Mais il avait envoyĂ© des copies de son manuscrit ici et lĂ , chez des personnes de confiance, ce qui fait que son Ɠuvre nous est parvenue. Formidable dĂ©couverte dont il faut savoir grĂ© Ă  Michel Onfray.

Or chez qui puise l’abbĂ© Meslier ? Abondamment, chez Montaigne, que j’affectionne particuliĂšrement, car, comme philosophe il s’appuie essentiellement sur la pratique de lui mĂȘme plutĂŽt que sur l’infinie consultation des bibliothĂšques : « je suis moi mĂȘme la matiĂšre de mon livre » Ă©crit-il a dĂ©but des « Essais », ce que j’aurais pu inscrire au fronton de chacun des mes livres. C’est ainsi que, en analysant je m’appuie sur la pratique de moi-mĂȘme. Bref l’abbĂ© MĂ©lier est quelqu’un qui a lui aussi creusĂ© le sillon de la question du spĂ©cisme, montrant en quoi les animaux sont semblables Ă  nous, deux siĂšcles avant Darwin, mais allant mĂȘme plus loin que Darwin, qui avait conservĂ© la croyance en dieu. Darwin est l’un des pivots du basculement de l’idĂ©e que l’homme serait un ĂȘtre Ă  part, fabriquĂ© de toutes piĂšces par un dieu dans un environnement conçu pour lui.

Ce n’est donc pas rien, ce fil de rĂ©flexion.

Quant il le suit pas Ă  pas, remontant les filiations, de Darwin Ă  Voltaire et Rousseau, puis Ă  Descartes et ses animaux machines, puis Ă  l’abbĂ© Meslier et Ă  Montaigne, Michel Onfay est passionnant.

En revanche, en ouverture de son propos, il avait sorti quelques propos contradictoires, voire d’une naĂŻvetĂ© confondante sur la place de l’homme par rapport Ă  la nature (autre version du : « par rapport au cosmos »). Nous aurions perdu le contact avec la nature et ce serait trĂšs dommage, dit-il. Ah, les anguilles savent le chemin de la mer des Sargasses, ah, tel papillon peut sentir la femelle jusqu’à 60 kms ! VoilĂ , ça du contact avec la nature. Nous aurions perdus de telles capacitĂ©s. Pourtant il remarque bien que nous en avons gagnĂ© d’autres et ceci Freud Ă  l’appui : il cite le refoulement urinaire par lequel en passant de 4 pattes Ă  deux pattes nous avons dĂ©collĂ© le nez du sol, et remplacĂ© l’olfaction par la vision. Il cite Freud quand ça

l’arrange. Bon moi aussi, ça c’est pas grave. Enfin, quand mĂȘme, son discours est empli d’une grande dĂ©ploration Ă  l’égard de ces pertes sensorielles.

Mais il y a pire. Regardez les Tziganes, et les peuples dits « primitifs » : voilĂ  des gens qui sont restĂ©s branchĂ©s sur la nature (et pour leur plus grand bien, selon lui !). Les tziganes sont restĂ©s nomades parce que toute l’herbe autour du camp a Ă©tĂ© mangĂ©e par les chevaux, parce que tout ce qu’il y avait Ă  chasser ou a pĂ©cher a Ă©tĂ© chassĂ© et pĂ©cher. Il faut aller voir ailleurs. De nos jours ? il rigole !!! Tels peuple d’AmĂ©rique du sud qu’il est allĂ© rencontrĂ©, eh bien ils sont en contact direct avec la nature : tel arbre, c’est tel esprit et c’est pour ça qu’il faut le respecter, il ne faut pas pĂ©cher en telle saison parce que tel esprit n’est pas d’accord et c’est trĂšs juste car c’est la saison oĂč les poissons se reproduisent. Quelle merveilleuse sagesse naturelle !

Mais justement : tout cela indique que la nature, y compris chez ces peuples, a Ă©tĂ© complĂštement culturalisĂ©e. Entre la nature et les hommes il y a les esprits, les ancĂȘtres, les traditions. Rien n’est directement « naturel », toute la nature « parle », ou plutĂŽt : les humains la font parler, chacun Ă  leur maniĂšre. Quelque part, notre façon de considĂ©rer la nature Ă  travers la science est peut-ĂȘtre bien plus naturelle, car, lorsque nous parlons des molĂ©cules et des atomes, ces entitĂ©s existent, on peut les voir et en faire quelque chose, alors que les esprits, ben…Mais non, il y a chez Michel Onfray une dĂ©testation quasi heideggĂ©rienne de la civilisation et de la technique, qui l’empĂȘche de voir que les peuples dits primitifs ont d’autres mĂ©diations qui font tout autant Ă©cran (ou pont) entre la nature et les humains.

D’ailleurs il prĂ©sente une critique du christianisme au sens oĂč il aurait apportĂ© une mĂ©canisation du rapport au temps, avec les cloches des clochers, qui disent l’heure de la priĂšre, du lever, du manger, du coucher. Avant qu’est-ce que c’était mieux ! On mangeait quand on avait faim, on se couchait quand on avait sommeil ! On Ă©tait proche de sa propre nature.

Non mais, quelle bĂȘtise ! C’est mĂȘme pas vrai : depuis que l’homme est homme, il ritualise ses rapports avec la nature, il codifie les moindres gestes de la vie quotidienne, peut- ĂȘtre pas avec l’angĂ©lus, mais avec autre chose, spĂ©cifique de chaque culture.

Ça ne l’empĂȘche pas quelques minutes aprĂšs, de s’extasier devant la symbolique de certaines Ă©glises qui s’ouvrent sur le levant donc la lumiĂšre, donc la nature.

Bon, Michel Onfray a des contradictions, moi aussi.

26-juil.-17

Outre un propos qui continue globalement de m’intĂ©resser, Michel Onfray continue d’avoir des naĂŻvetĂ©s apparemment guidĂ©es par une anti occidentalisme d’ailleurs assez Ă  la mode, y compris chez ceux qui le dĂ©testent. Il compare les monothĂ©ismes et les polythĂ©ismes, indiquant que les premiers contiennent dans leur essence l’intolĂ©rance Ă  qui ne pense pas pareil, tandis que les seconds ne prĂ©senteraient aucun problĂšme : quand il y a plusieurs dieux, en ajouter un, ça ne change rien. Par exemple, dit-il, dans la GrĂšce antique, en plus des autels dressĂ©s Ă  chacun des dieux de l’Olympe on trouvait un autel aux dieux inconnus. Comme ça dit-il, on Ă©tait sĂ»r de n’en oublier aucun. Ce serait lĂ  oĂč Saint Paul aurait dit, arrivant en GrĂšce : voilĂ  l’autel du seul vrai dieu.

Alors, c’est vrai : la polythĂ©isme indien a parfaitement digĂ©rĂ© l’arrivĂ©e de Bouddha, qui au dĂ©part n’est qu’un sage, mais qu’on a eu vite de diviniser en l’ajoutant Ă  la longue liste du panthĂ©on indien. MĂȘme chose pour la Chine et le Japon.

Est-ce pour cela que ces peuples sont moins intolĂ©rants ? Il suffit de se rappeler la persĂ©cution des chrĂ©tiens au Japon au 17Ăšme siĂšcle, qui a Ă©tĂ© d’une rare violence, justement pour maintenir un systĂšme polythĂ©iste ; de ne pas oublier les massacres perpĂ©trĂ©s par les

hindouistes Ă  l’égard des musulmans… et rĂ©ciproquement ; de se remĂ©morer, dans l’occident romain d’avant la triomphe du christianisme, les persĂ©cutions dont les chrĂ©tiens furent victimes aprĂšs l’incendie de Rome qu’on leur a attribuĂ© Ă  tort.

Et puis, l’intolĂ©rance qui ne se porte pas toujours sur ceux qui ne pensent pas pareil : elle se reporte de toute façon sur les femmes qui, Ă©videmment, ne pensent jamais pareil que les hommes. Il suffit de voir le sort rĂ©servĂ© aux femmes dans ces traditions : aux Indes, l’interdiction absolue de toute sexualitĂ© hors mariage, l’épouse brulĂ©e vive avec le corps de son mari dĂ©funt, les dĂ©figurations Ă  l’acide pour les femmes qui ont eu quelques petites vellĂ©itĂ©s de libertĂ© (encore de nos jours) ; en Chine, la concubine assassinĂ©e en toute impunitĂ© lorsqu’elle cesse de plaire, la mutilation des petits pieds ; en Afrique, l’excision.

L’argumentation partielle ne fait mouche que de sa partialitĂ©. Les religions ont toutes fait preuve, peu ou prou, d’intolĂ©rance et de cruautĂ©. PolythĂ©isme ou pas. MĂȘme les bouddhistes, souvent admirĂ©s par les occidentaux pour leur pacifisme, se montrent de nos jours totalement intolĂ©rant Ă  l’égard des musulmans auxquels ils font la guerre en Birmanie et qu’ils persĂ©cutent au Sri Lanka.

Aujourd’hui, mĂȘme retour de l’anti-occidentalisme primaire, cette fois spĂ©cifiĂ© en anticatholicisme: la carte de la tauromachie dans le monde recouvre celle des pays catholiques. Il n’y a pas de tauromachie dans les pays protestants ni dans les contrĂ©es orthodoxes, ni en terre d’Islam. Cela s’appuie, dit-il, sur la façon dont la foi catholique a choisi pour emblĂšme celle d’un torturĂ©, le christ en croix. Il opĂšre un dĂ©montage de la pensĂ©e catholique qui serait dans le refus de la vie, de la sexualitĂ© et dans l’éloge de la souffrance et de la mort avec pour emblĂšme secondaire Bataille et Leyris, qui seraient le gant retournĂ© du catholicisme. La souffrance et la mort d’autrui seraient ainsi transformĂ©es en spectacle jouissif.

C’est pas faux.

Mais est-ce que ça empĂȘche le sadisme des autres peuples non catholiques ? Ils ne pratiquent sans doute pas la tauromachie, ils n’ont sans doute pas pour emblĂšme un torturĂ© mais ont su inventer, chacun avec beaucoup d’ingĂ©niositĂ©, des moyens de jouir de la souffrance d’autrui sur des Ă©chelles tout aussi consĂ©quentes. Pas de tauromachie dans les pays anglo-saxons, certes, mais l’élevage industriel et la mise Ă  mort de masse des animaux, comme partout, sauf peut ĂȘtre dans certaines rĂ©gions indiennes oĂč on est vĂ©gĂ©tarien depuis des siĂšcles. Pour ce qui est du traitement des humains, il me suffit de rappeler les exemples que j’ai dĂ©jĂ  citĂ©s plus haut. Je pourrais y ajouter les jeux du cirque Ă  Rome bien avant les persĂ©cutions des chrĂ©tiens, les sacrifices de masse perpĂ©trĂ©s par les Mayas et les AztĂšques, le poteau de torture des indiens d’AmĂ©rique, oĂč il s’agissait de faire le plus mal possible le plus longtemps possible avant la mort du sujet, l’esclavage que les africains ont pratiquĂ© sur d’autres africains, les exactions de Daesh, etc.

Bref, il ne fait pas autre chose que retourner l’ethnocentrisme comme un gant pour en faire une dĂ©testation de la civilisation dans laquelle il a baignĂ©.

Qu’on se rassure : je ne suis pas lĂ  pour dĂ©fendre l’occident, le catholicisme et tout ça. Je souhaite simplement montrer comment cette haine de nos racines n’est pas plus lucide que l’auto-admiration bĂ©ate qui avait prĂ©sidĂ© Ă  la colonisation, l’inquisition et tant d’autres excĂšs.

Ceci dit, je rĂ©itĂšre : il a attirĂ© mon attention sur bien des problĂšmes que pose la consommation de viande et les spectacles tauromachiques, toutes choses que j’ai tendance Ă  oublier avec le temps, bien que j’y ai Ă©tĂ© sensible bien avant ses interpellations. L’angle d’attaque du rapport des humains avec la « nature », donc avec les animaux, les vĂ©gĂ©taux, et le cosmos, s’avĂšre fructueux comme chemin de rĂ©flexion. Oui, il fait bien de rappeler l’emblĂšme que s’est choisie l’église catholique, elle signifie bien la place de la souffrance dans la culture qu’elle a informĂ©e, la souffrance comme nĂ©cessaire et rĂ©demptrice. Ça ne veut juste pas dire que quand on n’a pas un tel emblĂšme, on n’a pas de rapport avec la violence et

la cruautĂ© et, en un mot, Ă  ce qui est Ă  la source de tout ça, quelle que soit la religion et la culture, la division de l’humanitĂ© en deux sexes imaginĂ©e comme castration. Mais ça, c’est pas son problĂšme, il l’a rejetĂ© en bloc.

2-août-17

Je me permets de critiquer Michel Onfray dans pas mal de ses positions. Je ne vois pas pourquoi je ne le louangerais pas lorsque je trouve qu’il est bon, au contraire de ceux qui le rejettent en bloc au prĂ©texte qu’il a dĂ©gommĂ© Freud et quelques autres grands penseurs contemporains.

En nous parlant du christianisme comme religion de la lumiĂšre en continuitĂ© avec les autres religions et mĂȘme avec le savoir des hommes prĂ©historiques sur les montĂ©es et descentes de la lumiĂšre en fonction des saisons, il rĂ©alise une excellente dĂ©construction du mythe. Paradoxalement, il le fait en dĂ©montrant comment on construit un mythe par collage de diverses histoires qui trainent dans toutes les religions. Cela rejoint les Ă©tudes que j’ai personnellement rĂ©alisĂ©es sur la comparaison des mythes orientaux, indiens et chinois, tandis que Michel Onfray prend ses exemples dans les mythes occidentaux, grecs, juifs, chrĂ©tiens zoroastriens, et inuits.

On retrouve partout la mĂȘme structure, la cause est entendue.

J’y apprends par exemple qu’on attribue Ă  Esculape des rĂ©surrections, que Platon et Pythagore ont Ă©tĂ© aussi plus ou moins divinisĂ©s par certains de leurs suiveurs qui leur ont attribuĂ© aussi des capacitĂ©s miraculeuses (guĂ©rir des malades, marcher sur l’eau etc). Il rappelle que le fait pour un dieu de s’incarner n’est pas une chose nouvelle, puisqu’elle ne cessait de se produire dans les mythes grecs, avec, par exemple, les mĂ©tamorphoses de Jupiter. Quant Ă  moi, je repense aux avatars de Krishna, dont certains prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂ©ristiques que celles de la vie de JĂ©sus : le dieu s’incarne pour libĂ©rer les hommes d’une tyrannie et, Ă  sa naissance, le tyran, informĂ© par des devins, fait massacrer tous les enfants de la contrĂ©e.

Tout cela relativise l’importance d’une religion par rapport Ă  une autre et met l’accent sur la commune humanitĂ© de tous.

Parmi les questions du public qui ont suivi, l’une d’elle portait sur le fĂ©minisme. J’ai trouvĂ© sa rĂ©ponse pleine de bon sens. RĂ©clamer l’égalitĂ© des hommes et des femmes ne consiste pas Ă  nier l’anatomie. De mĂȘme que rĂ©clamer l’égalitĂ© des blancs et des noirs ne consiste pas Ă  nier la couleur.

J’étais rĂ©cemment dans une rĂ©union de psychanalyse oĂč j’avais bien du mal Ă  faire entendre qu’il y avait une diffĂ©rence entre la pensĂ©e consciente dans laquelle ont peut faire jouer la raison, et donc rĂ©clamer cette Ă©galitĂ© lĂ©gitime, et l’inconscient, qui regroupe justement toutes les pensĂ©es « politiquement incorrectes » dont on ne veut pas. La pensĂ©e du nĂ©gatif semblait impossible : ainsi, pour un handicapĂ©, m’a-t-on argumentĂ©, ce n’est pas qu’il a quelque chose en moins, c’est qu’il est diffĂ©rent. De mĂȘme pour les hommes et les femmes.

Ben oui, mais non, ce n’est pas la mĂȘme chose. Nier qu’il manque un bras Ă  quelqu’un Ă  qui il manque un bras, c’est faire peu de cas de la rĂ©alitĂ©. C’est rentrer dans un fantasme Ă©galitariste qui n’est que ce qu’il est : pur fantasme. Par contre, qu’on fasse le maximum pour que les handicapĂ©s aient leur place dans la sociĂ©tĂ© oui, bien sĂ»r. ça se fera d’autant mieux si on ne nie pas leur handicap Ă  coup d’euphĂ©mismes, type : les malvoyants, les malentendants, les personnes de petites tailles, les personnes avec autisme etc.

Appliquer cette logique aux femmes me semble d’emblĂ©e Ă  la fois une erreur et la continuation de ce qu’elle pense dĂ©noncer. On veut ĂȘtre sympa avec les femmes, alors on dit : bon, ce n’est pas qu’il leur manque quelque chose, c’est qu’elles sont diffĂ©rentes.

Évidemment qu’il leur manque rien ! Leur anatomie est parfaitement constituĂ©e. Mais si on Ă©prouve cet ardent besoin d’ĂȘtre sympa, par exemple en imposant la paritĂ©, c’est qu’on a posĂ© Ă  la base, plus ou moins, que, quand mĂȘme, il manque quelque chose. Si on ressent cette impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de ne voir que richesse dans la diffĂ©rence, c’est peut-ĂȘtre bien que cette angĂ©lique positivitĂ© est un peu forcĂ©e par un dĂ©ni de la nĂ©gativitĂ©.

Cette positivitĂ© despotique, elle pourrait bien ĂȘtre la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg, la conscience luttant contre la pensĂ©e inconsciente de la nĂ©gativitĂ©, du manque et, en un mot comme en cent : de l’angoisse de castration. Ce n’est pas du handicap, c’est de la diffĂ©rence ; ce n’est pas du manque, c’est une contribution Ă  la richesse de la culture. Ce qui revient Ă  dire : il n’y a pas de castration.

Or, il n’y a pas de castration, c’est absolument vrai…dans la rĂ©alitĂ©. Mais toutes ces prĂ©cautions sont les indices de son existence dans les souterrains de l’inconscient, c’est-Ă - dire… dans l’imaginaire, dont la force est d’autant plus grande qu’elle s’impose dans son travail de symbolisation de la diffĂ©rence des sexes, Ă  l’Ɠuvre depuis l’enfance et jamais stoppĂ©e par les connaissances anatomiques acquises par la suite.

Cela, c’est moi qui le dit, pas Michel Onfray. Ça n’empĂȘche que je me trouve assez proche de ses positions qui sont du cĂŽtĂ© de la non nĂ©gation de la diffĂ©rence…nĂ©anmoins vĂ©cue dans la dĂ©nĂ©gation comme un dĂ©faut.

Une formule circule tout partout dans le milieu analytique, qui ravit tout le monde et spĂ©cialement les femmes : « le phallus, personne ne l’a ». C’est une façon assez radicale de refaire de l’égalitĂ© en coupant tout ce qui dĂ©passe. Or, le phallus, je l’ai, et je crois bien que tous mes confrĂšres masculins aussi. Le problĂšme n’est pas qu’on ne l’a pas, mais qu’on passe son temps Ă  craindre de le perdre tandis que les femmes passent leur temps Ă  essayer d’en gagner un. Dans mes rĂȘves, je ne cesse de courir aprĂšs parce que je l’ai perdu, oubliĂ©, ou qu’on me l’a volĂ©, sous la forme d’un cartable, d’un portefeuille, d’un vĂ©lo, d’une somme d’argent, d’une guitare, etc. Or, les femmes que j’écoute rĂȘvent exactement des mĂȘmes choses : de ce cĂŽtĂ© lĂ , l’égalitĂ© est parfaitement rĂ©tablie, et en effet, non dans la positivitĂ© (vive la diffĂ©rence !), mais dans la nĂ©gativitĂ© (y’a comme un dĂ©faut…).

Évidemment qui ne rĂȘve pas, ou ne prĂȘte pas attention Ă  ses rĂȘves, trouvera ces formulations complĂ©tement dingues. J’ai entendu rĂ©cemment : « moi, je n’ai jamais pensĂ© que j’étais une femme parce qu’on me l’avait coupĂ© ». Ben voui mais, moi non plus je n’avais jamais pensĂ© que je pouvais perdre mon zizi, ou que je l’avais oubliĂ© dans le ventre de ma mĂšre, jusqu’à ce que mes rĂȘves ne me le rĂ©vĂšlent. Il y a mĂȘme fallu quelques dizaines d’annĂ©es, Ă©tant donnĂ© le peu d’intĂ©rĂȘt de mes analystes pour les rĂȘves, formatĂ© qu’ils ont Ă©tĂ© par la doxa lacanienne.

Est-ce dire que personne ne l’a, le phallus ? Si on veut, sauf que, consciemment, je sais quand mĂȘme que je l’ai, tandis que les femmes savent quand mĂȘme qu’elles ne l’ont pas et que ça change quand mĂȘme la problĂ©matique au moment du heurt entre le conscient et l’inconscient…quand bien mĂȘme le conscient s’insurge contre cette position consciente en raisonnant : allons, les femmes ne manquent de rien ! Le premier conscient est soutenu par la raison, la science, l’anatomie, tandis que le second est soutenu par l’inconscient, l’imaginaire, et l’anatomie, aussi !

L’autre formule qui circule partout comme un mantra, c’est : il ne faut pas confondre le pĂ©nis et le phallus. Oui, le pĂ©nis serait l’organe des garçons et le phallus, le symbole imaginaire de la puissance et de l’engendrement. Le pĂ©nis n’est pas lĂ  chez les filles, mais elles ont un utĂ©rus. Par contre, le phallus est lĂ  chez les filles dans la mesure ou tout le monde dĂ©nie l’absence de pĂ©nis, et le phallus est ce truc que les garçons ont toujours peur de perdre, et Ă  la poursuite duquel tout le monde se lance.

Oui, sauf que cet effort pour faire la distinction entre les deux, s’il peut marcher thĂ©oriquement, dans la pratique, il se heurte Ă  la force de l’inconscient qui plaque sans cesse

sur le dit pĂ©nis les caractĂ©ristiques du phallus…jusque dans les efforts thĂ©oriques oĂč ils aboutissent Ă  des formules telles que « le phallus, personne ne l’a ».

16 août. 17

Cette semaine les deux facettes de Michel Onfray sur France-cul :

– le puant, dùs qu’il parle de Freud

– l‘intelligent, dans son parcours de l’histoire de l’art en rapport avec le christianisme.

1) La premiĂšre facette m’épate d’autant plus que, comme je l’ai soulignĂ©, il lui arrive de citer Freud en annexe d’un autre propos, et Ă  l’appui de celui-ci. Il lui arrive aussi de donner des explications sur le dĂ©veloppement humain que Freud n’aurai pas reniĂ© : l’influence des parents, comment les idĂ©es viennent aux enfants etc.

Mais là, il a donné dans le raccourci saisissant. Gide est un pédophile, dit-il. Il aime tripoter les petits garçons. Or, Gide entend parler de la psychanalyse, discipline dans laquelle on dit que les enfants ont une sexualité. Donc Gide prend appui sur la psychanalyse pour dire : si les enfants ont une sexualité alors, allons-y, pas de problÚme. Et là, inversion formidable de la cause et de la conséquence : la psychanalyse soutient la pédophilie.

Les bras m’en tombent, comme disait la VĂ©nus de Milo.

Je me suis en effet heurtĂ© Ă  cette formidable incomprĂ©hension de la part des parents d’enfants dits autistes rĂ©unis en association. Attention, cette derniĂšre prĂ©cision est importante, car elle tĂ©moigne de l’idĂ©ologie de groupe, ce qui se passe dans n’importe quel groupe, quel qu’il soit, y compris les groupes de psychanalystes, sauf que ce n’est pas la mĂȘme. En revanche, lorsque je travaillais avec des parents de dits autistes, donc pas en groupe mais entendus pour ce qu’ils sont de singuliers, ça c’est souvent bien passĂ©. Je dis « souvent » parce que, c’est comme tout, ça ne marche pas Ă  100%. Bref, les parents en question ayant lu dans mes ouvrages consacrĂ©s Ă  l’autisme, que je parlais de sexualitĂ©, se sont mis Ă  m’insulter grave et Ă  me soupçonner de pĂ©dophilie ; j’ai mĂȘme eu droit Ă  une dĂ©nonciation auprĂšs de la prĂ©fecture de la Seine Saint-Denis, dĂ©nonciation que je dois, et c’est le comble du comble, non pas l’un de ces parents, mais Ă  une collĂšgue « psychanalyste » qui avait lu mes bouquins Ă  travers ses prĂ©jugĂ©s ! Elle non plus ne devait pas supporter l’idĂ©e que l’on puisse parler de sexualitĂ© infantile ! La psychanalyse, c’est comme la Samaritaine, on y trouve de tout.

Bref, constater que les enfants se touchent eux-mĂȘmes le zizi lors du change et font preuve d’une curiositĂ© extraordinaire Ă  l’égard de celui des grands, c’est Ă  laisser de cĂŽtĂ©. Circuler, y‘a rien Ă  voir. Mais ce n’est pas parce qu’on voit et qu’on en parle qu’on est tout de suite pĂ©dophile ! On essaie de faire quelque chose avec un phĂ©nomĂšne, on tente d’en trouver une explication. On la trouve volontiers dans les rĂȘves des grands, puisque l’inconscient, qui s’exprime dans les rĂȘves, c’est l’infantile en nous. Et non l’inverse, ce dans quoi se prĂ©cipitent nos indignĂ©s du bulbe : vous projetez votre sexualitĂ© d’adulte sur les enfants. S’il y a projection, je ne nie pas que ça puisse arriver, eh bien, autant se donner les moyens d’ĂȘtre Ă  mĂȘme de s’en apercevoir.

Bon, continuons de ne pas en discuter, restons dans les indignations et ça va faire vachement progresser la question.

Je pense au contraire qu’il est trĂšs important d’avoir repĂ©rĂ© ces phĂ©nomĂšnes, spĂ©cialement si on s’occupe d’enfants, de façon Ă  savoir rĂ©pondre « non » Ă  une sollicitation enfantine, quand par exemple au cours d’un jeu, comme par hasard, comme ça, ils vous tombent dessus avec une main sur le zizi. Savoir dire non, mais pas tout de suite menacer des flammes de l’enfer, ce qui est la position la plus commune, Ă  cĂŽtĂ© du « faire comme si » ça

n’avait pas existĂ©. Être capable de mettre des paroles lĂ  dessus, d’expliquer un peu comment ça marche, d’expliquer ce qui est permis et ce qui est interdit. C’est loin d’ĂȘtre Ă©vident, et il vaut mieux avoir fait un parcours dans son inconscient afin de trouver les mots qui conviennent et qui ne sont pas forcĂ©ment les mĂȘmes pour tout le monde, ni en toutes circonstances.

Bref, il y a lĂ  chez Michel Onfray, un retour Ă  la pensĂ©e commune la plus chargĂ©e de bĂȘtise. C’est une des raison de son succĂšs : le refoulement a ses nĂ©cessitĂ©s et s’il peut s’appuyer sur un grand intellectuel mĂ©diatisĂ©, c’est tout bon. En retour, le grand intellectuel mĂ©diatisĂ© joue sur du velours : il va dans le sens du refoulement, ce qui caresse les gens dans le sens du poil. Haro sur la pĂ©dophilie : le plus grand nombre ne peut que se trouver d’accord avec ça.

2) Ce n’est pas ce qui m’empĂȘche d’apprĂ©cier l’autre facette de Michel Onfray. Son parcours de l’histoire de l’art en rapport avec le christianisme, le choix de ne pas interdire les icĂŽnes, l’émergence du nom de l’artiste, la disparition du sens corollaire Ă  la disparition de l’image, jusqu’à l’acte fondamental de Marcel Duchamp, tout cela est finement dissĂ©quĂ© et racontĂ© avec verve. Bien sĂ»r, il ne voit jamais la sexualitĂ© dans les tableaux religieux, mais ça, c’est ma spĂ©cialitĂ©. Ce n’est pas grave. Je me contente de prendre ce qu’il m’apporte, et, lĂ , il m’apporte beaucoup.

Justement, cela lui donne incidemment l’occasion de faire une comparaison entre le christianisme et la psychanalyse. Il s’attaque Ă  l’existence mĂȘme de JĂ©sus comme personnage historique, se rangeant du cĂŽtĂ© de ceux qui apportent des Ă©lĂ©ments Ă  l’idĂ©e de la construction d’un mythe. Je le trouve mĂȘme assez sympathique dans sa façon d’enrober les choses : il comprend que ça fasse du mal aux croyants, il s’en excuse, il n’a pas envie de faire du mal. Et je le crois. Et il embraye en disant : c’est pareil lorsque j’ai dĂ©montĂ© Freud, pour beaucoup de gens, c’était comme si un monde s’effondrait.

ParallĂšle intĂ©ressant qui mĂ©rite qu’on s’y attarde un peu. Le rejeter a priori parce qu’on a des a priori pour la psychanalyse et qu’Onfray dĂ©monte la psychanalyse, c’est rester dans la religion. Car la psychanalyse a tendance Ă  fonctionner comme une religion, j’ai eu l’occasion de m‘en apercevoir Ă  ma grande surprise, moi qui Ă©tait dedans. Ça m’a pris des annĂ©es, mais j’ai bien Ă©tĂ© obligĂ© de me rendre compte qu’il ne fallait pas attaquer certaines croyances circulant dans le milieu. Je n’ai pas dĂ©montĂ© Lacan en l’attaquant sur le terrain de sa privĂ©e, mais lĂ  oĂč cette vie privĂ©e rejoignait sa pratique d’analyste. Je disais que recevoir les gens 5 minutes Ă  des tarifs prohibitifs, se servir des gens, coucher avec les analysantes, ce n’était pas trĂšs compatible avec toute une annĂ©e passĂ©e Ă  Ă©tudier l’éthique… et tout le reste. Dans ce registre, il n’y a d’ailleurs pas que Lacan Ă  incriminer.

Mais je n’avais mĂȘme pas commencĂ© par lĂ . J’avais dĂ©butĂ© par la topologie oĂč, puisqu’il s’agit de mathĂ©matique, on peut quand mĂȘme s’expliquer par des dĂ©monstrations. Le refus dogmatique d’entendre les miennes m’avait quand mĂȘme bien surpris. Lacan a dit que la bande de Moebius n’avait qu’une torsion, donc elle n’a qu’une torsion. Le miroir n’inverse pas la droite et la gauche. La surface d’empan du nƓud borromĂ©en ne se dĂ©coupe pas comme il dit mais, aucune importance, on continue Ă  la dĂ©couper comme il le dit. De lĂ  Ă  dĂ©couvrir, dans d’autres domaines, une foule de contradictions et d’incohĂ©rences dans son enseignement, ça vous passe l’envie de rentrer lĂ  dedans comme on rentre dans une secte. Le pompon est peut-ĂȘtre Ă  attribuer Ă  ces deux rĂ©pliques que l’on m’avait faites au Salon ƒdipe oĂč j’étais reçu pour mon dernier livre : si je parle de mes rĂȘves, allons donc, je ne parle pas de moi, c’est du roman. Et quand Freud le faisait ? Ah ben, Freud, c’est pas pareil. Par contre, lorsque Lacan parle de philosophie et de mathĂ©matiques tout au long de son enseignement, lĂ , il parle de lui, lui, au moins ! Il est analysant ! et on en vient Ă  cette idĂ©e totalement ahurissante qui s’est largement rĂ©pandue dans le milieu : parler de thĂ©orie, c’est cela, ĂȘtre analysant !

Bref, on est capable de marcher sur la tĂȘte pour justifier toutes les paroles du MaĂźtre.

Eh oui, mais, comme Michel Onfray, je comprends bien : des tas de gens ont construit leur vie lĂ  dessus, sur une croyance et sur l’admiration d’un grand homme. Avec mes critiques, c’est comme si je leur retirais l’ossature de leur existence. Ils le refusent, car ils ne veulent pas s’effondrer, et lĂ  dessus, ils ont bien raison. Les gens ont besoin de croyances, et lorsqu’ils se les ont forgĂ©es, ils en sont pĂ©tris au point qu’elles font partie de leur image du corps. C’est vrai pour JĂ©sus, Bouddha, Mahomet, aussi bien que pour Freud et Lacan. Donc, moi aussi je pourrais dire : ça me fait un peu mal de faire du mal, ce n’est pas mon but.

Mais je n’ai pas trop de souci Ă  me faire. Une croyance ne se dĂ©monte que de l’intĂ©rieur, par un travail personnel sur sa propre structuration psychique et sur la place qu’occupe l’appartenance Ă  un groupe, Ă  une idĂ©ologie, une religion. La fourniture de formules toutes faites est parfois bien utile pour se positionner par rapport aux autres, surtout si l’on se sent soutenu par la masse de ceux qui partagent les mĂȘmes formules toutes faites. Trouver une parole personnelle reste une des tĂąches les plus ardues de l’humaine condition car, de son statut mĂȘme, elle va Ă  l’encontre du groupe.

On l’a vu, je n’ai pas rejetĂ© la psychanalyse, comme certains déçus du freudisme et du lacanisme mis en avant par Sophie Robert (voir son films : « Les dĂ©senchantĂ©s de la psychanalyse »). Bien au contraire, c’est ce qui m’a permis de l’approfondir… non, pas les rĂ©flexions de Michel Onfray, mais les miennes propres, issues de mon exploration de l’inconscient , des textes psychanalytiques et de mon expĂ©rience.

NĂ©anmoins les rĂ©flexions de Michel Onfray sur l’invention du christianisme Ă  travers une Ă©tude des productions artistiques apporte pas mal d’eau Ă  mon moulin. À un moment de l’histoire souligne t il, on a dĂ©cidĂ© d’autoriser les images. C’est une des raisons du succĂšs du christianisme : les artistes ont reprĂ©sentĂ© dieu, JĂ©sus, Marie, la passion, les anges : comment ne pas croire Ă  ce qu’ l’on voyait dans les Ă©glises ! Tout le monde se retrouvait dans ces images qui vĂ©hiculaient un « sens commun ». Le surgissement du nom de l’artiste au 16Ăšme siĂšcle, va de pair avec l’abandon des sujets exclusivement religieux. Un point de vue singulier sur le monde devient possible jusqu’à culminer dans le geste de Marcel Duchamp avec son ready made. C’est cela, le performatif de la langue, dit Michel Onfray : ceci est une Ɠuvre d’art parce que j’ai dit que c’était une Ɠuvre d’art. Tout comme le maire dit : « je vous dĂ©clare mari et femme ». Tout comme le prĂȘtre dit d’un morceau de pain, au moment de l’eucharistie : « ceci est le corps du christ ». Mais avec Duchamp, c’est seulement un sujet Ɠuvrant de son usage de la langue, dans sa singularitĂ© la plus absolue.

Nous sommes lĂ  Ă  une rĂ©flexion charniĂšre pour la psychanalyse dont la pratique consiste Ă  user de la langue pour se dĂ©barrasser des « tu es ceci », et parvenir Ă  s’accoucher soi-mĂȘme d’un « je suis cela ». D’oĂč mon insistance Ă  prĂȘcher contre les diagnostics en psychanalyse, qui continuent d’imposer le « tu es ceci » dans lequel il faut bien entendre le « tuer ». Cela fait partie des dogmes les plus rĂ©pandus dans une discipline qui, pourtant, s’est instituĂ©e en rupture d’avec mĂ©decine et psychiatrie. Dans ce parcours, il s’agit autant de se dĂ©gager des dĂ©finitions des autres, notamment de celles des parents, des enseignants, des maĂźtres, des grands anciens auxquels on croit, mais aussi de l’impĂ©ratif mĂȘme du performatif : ce n’est pas toujours parce qu’on dit d’une chose ce qu’elle est que cette chose devient ce qu’on en a dit. « Ceci est le corps du christ », « cet enfant est autiste », etc. Un peu de souplesse Ă  l’égard du langage, voilĂ  l’un des rĂ©sultats et non des moindres, de la psychanalyse. « Les mots ne mordent pas », comme j’ai souvent eu l’occasion de le faire remarquer Ă  quelque analysant.

Yeshaya Dalsace est croyant : il dĂ©fend sa croyance, quoi de plus naturel ? Perso je ne m’avance pas sur le terrain du savoir. Untel aurait raison parce qu’il sait mieux que l’autre

parce qu’il aurait plus lu, mieux lu, lu autrement. Chacun fait son tri de lectures en fonction de ses croyances, et chacun lit avec ses lunettes de croyant ou d’athĂ©e. Pourquoi irais-je dire : ah non, Onfray dit ceci Ă  partir de tel auteur et le rabbin dit cela Ă  partir de tel autre auteur donc c’est Untel qui a raison pour telle ou telle raison trĂšs savante… je n’ai lu ni les uns ni les autres, et , franchement ça ne m’intĂ©resse pas.

Jouer Ă  qui va en savoir le plus… voyez Ă  quoi cela peut faire penser !

Quand Onfray dit que JĂ©sus n’a pas existĂ©, ça m’intĂ©resse, parce que pour moi JĂ©sus est un mythe, qu’il ait existĂ© ou non dans la rĂ©alitĂ©, ce dont je ne discuterai pas. Je ne suis ni religieux, ni historien, ni archĂ©ologue, ni philosophe, alors je n’ai aucune compĂ©tence en la matiĂšre. Mais des mythes il y en a partout et il y en a eu Ă  toutes les Ă©poques y compris la notre. Sur les mythologies, j’ai quelques compĂ©tences, notamment sur les miennes propres.

Il y a un mythe que je connais bien et dont on ne peut contester l’existence historique : Lacan. Ça ne change rien au fait qu’il ait Ă©tĂ© mythifiĂ©. Il y a une rĂ©alitĂ© du mythe dans la façon dont il a informĂ© la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, telle que vĂ©cue par des milliers de gens. Comme pour JĂ©sus ou MoĂŻse, les croyants vont s’indigner d’entendre cela et apporter d’innombrables preuves trĂšs savantes allant dans le sens de leurs croyances. LĂ , je peux dĂ©battre, car j’ai lu, j’ai pratiquĂ© la psychanalyse, j’ai les Ă©lĂ©ments pour. Je rĂ©pĂšte : j’ai lu et pratiquĂ©, ce qui est trĂšs diffĂ©rent d’avoir seulement lu, et de plus, j’ai parlĂ© de ma pratique. Car, pratiquer et n’en jamais parler, ça revient Ă  rendre la pratique caduque dans l’usage de la thĂ©orie, qui n’est plus que dogme. J’ai cru, et j’ai cessĂ© de croire, grĂące, en grande partie Ă  la pratique et la pratique du discours sur la pratique. Je peux l’argumenter, sans espoir aucun de convaincre, bien entendu. Juste pour le plaisir de l’échange, du moins quand je ne me fais pas insulter et virer, ce qui est arrivĂ© assez souvent, finalement. On a d’ailleurs lancĂ© Ă  mon Ă©gard l’épithĂšte d’anathĂšme ce qui Ă©nonce bien l’ambiance religieuse du dĂ©bat, Ă  l’appui de mon propos sur le mythe.

Dans les autres disciplines, je suis obligĂ© de confesser mon ignorance et de m’en tenir Ă  ce que je ne peux pas Ă©vacuer non plus chez moi : mes croyances. Celles-lĂ , j’en ai fait le tour, ayant explorĂ© bien Ă  fond leurs fondations inconscientes. Car c’est toujours lĂ  que ça se tient, dans l’inconscient, bien plus que dans tous les savoirs du monde, qui sont conscients.

C’est pourquoi j’ai insistĂ© sur le versant de la pratique qui, Ă  mon sens, pourrait constituer un critĂšre distinctif entre une religion et une science. Je m’en suis dĂ©jĂ  beaucoup expliquĂ©, je tiens la psychanalyse pour une science et une pas-science, en mĂȘme temps. C’est un paradoxe Ă©pistĂ©mologique qui reflĂšte les paradoxes dont l’inconscient est fait.

23-août-17

Onfray, épisode 276.

Aujourd’hui, « une Ă©thique sans morale ». Il nous propose un catalogue de choses Ă  faire et Ă  ne pas faire. Il prĂ©vient : ce n’est pas une morale. Une fois avoir tout entendu, ben si, c’est une morale, pas de doute. Comme chez les psychanalystes, lorsqu’il disent avoir un Ă©thique, et que celle-ci finit par se rĂ©sumer Ă  : gardez vous de la jouissance ! Laissez tomber l’objet ! Fuyez l’imaginaire !

Quelques exemples des propositions de Michel Onfray qui surnagent dans ma mĂ©moire : vivez l’instant ! Ne soyez pas obnubilĂ© par le passĂ©, ni par l’avenir !

Ah d’accord, il faut s’appuyer sur la bonne vieille mĂ©thode CouĂ©, alors : je vis dans l’instant, je vis dans l’instant, je vis dans l’instant…

Ou encore : faites fonctionner votre intelligence ! C’est comme un muscle, si on l’entraine, elle va fonctionner, sinon elle va s’étioler. Remarquez, lĂ  il est plutĂŽt de bon conseil, en disant : informez-vous, ne prenez pas les idĂ©es toutes faites. Si vous ĂȘtes de gauche lisez des journaux de droite, si vous ĂȘtes de droite, lisez des journaux de gauche. Sinon vous ne ferez que lire ce Ă  quoi vous vous attendez pour conforter vos illusions. LĂ , il n’a pas tort.

Ou encore : ne restez pas dans la mythologie ! Allez chercher les faits, informez vous ! Et c’est lĂ  qu’il revient sur ce qu’il appelle la mythologie freudienne, et qu’il m’a permis d’en comprendre un peu plus sur son apprĂ©hension de la psychanalyse. Il dit : « qu’on ait un inconscient, oui, c’est Ă©vident, qu’il y ait une sexualitĂ© infantile, oui c’est Ă©vident. Mais ce qu’il y a dans l’inconscient de Freud n’est pas universel. Chacun a un inconscient diffĂ©rent. Pour y accĂ©der, l’introspection suffit : pas besoin d’aller payer un type ultra cher pendant des annĂ©es. Mais l’ƒdipe, la castration, ça c’est dans l’inconscient de Freud, c’est tout. On n’a pas Ă  nous prĂ©senter ça comme universel.

Ah ben ça c’est marrant, j’ai entendu ça dans la bouche nombreux collĂšgues analystes. Dans une version lĂ©gĂšrement diffĂ©rente, je dois dire. En gĂ©nĂ©ral c’est parce que moi, j’avançais des propositions sur l’universalitĂ© de l’ƒdipe et de la castration qu’on me renvoyait : c’est peut-ĂȘtre dans ton inconscient, mais pas dans le mien. J’aurais avancĂ© que c’était Freud qui l‘avait dit et que, lui et moi ça fait au moins deux, (plus Sophocle, quand mĂȘme, plus Shakespeare, etc …) la rĂ©action n’aurait peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© exactement la mĂȘme, tant le respect pour Freud a cours dans les milieux psychanalytiques, tout en ajoutant, oui, mais c’était un homme du 19Ăšme siĂšcle et depuis, les choses ont changĂ©es !

Bref, il y a des analystes qui, forcĂ©ment dĂ©testent Onfray parce qu’il a dĂ©gommĂ© Freud, mais qui, finalement, sont aussi onfrayistes qu’Onfray.

Or, il y a une petite mise au point Ă  faire, Ă  partir de Freud lui-mĂȘme. Il s’agit de cette rĂšgle de l’analyse posĂ©e clairement par Freud dans la Traumdeutung et reprises vigoureusement dans « l’introduction Ă  la psychanalyse » : je m’époumone depuis presque 20 ans Ă  la rappeler auprĂšs de mes collĂšgues et ailleurs, mais apparemment personne n’a lu ces passages, ni les collĂšgues, ni Onfray. C’est ainsi que j’en dĂ©duis la mĂȘme chose que Freud : pour Ă©tablir un exploration de l’inconscient qui se tienne je n’ai plus qu’à explorer mon propre inconscient et Ă  en faire part. est-ce que ça va avoir une portĂ©e universelle ? a priori non, et de principe : c’est Ă  chacun d’aller explorer son inconscient pourvoir ce qui s’y cache. Et par postulat : c’est peut-ĂȘtre trĂšs diffĂ©rent de ce qu’il y a chez moi. et lĂ  curieusement je me retrouve onfrayiste.

Mais il y a aussi un faisceau d’indices dans la culture et dans l’expĂ©rience avec mes analysants qui me permettent d’infĂ©rer une possible universalitĂ© de cela. J’en ai dĂ©jĂ  beaucoup parlĂ© ici et lĂ . ça reste une hypothĂšse, et personnellement moi-mĂȘme j’y adhĂšre. Et je la mets sous le boisseau dĂšs lors que je commence Ă  Ă©couter quelqu’un. Ça ne veut pas dire que je mets dans une position de me faire dupe de moi-mĂȘme. Au contraire, le fait que j’ai explorĂ© ces contours obscurs et dĂ©sagrĂ©ables de l’inconscient me permet de les reconnaĂźtre chez les analysants, qui ont chacun leur façon propre de s’y inscrire. Et, la façon la plus propre de s’y inscrire, c’est d’y accĂ©der par ses moyens propres, dans son temps propre, par sa parole propre. Mais mon Ă©coute peut y aider, c’est-Ă -dire mes questions, mes remarques, mes interpellations. Telle est la subtilitĂ© de la position de l’analyste. Ne pas fournir le bĂ©bĂ© tout fait, mais supporter les mois de lente grossesse. Le but n’est pas tant de parvenir Ă  ce contenu ; l’ƒdipe, la castration, que d’avoir laissĂ© l’autre s’accoucher de lui mĂȘme. C’est mieux s’il en passe par ses fondements oubliĂ©s, mais Ă  chacun son rythme, Ă  chacun son analyse.

Je viens de lire une BD de Manu Larcenet, datant de l’annĂ©e 2001, oĂč il met en scĂšne un Dr Freud explorant le Wild West de l’AmĂ©rique. C’est un condensĂ© des clichĂ©s sur Freud et la psychanalyse. Le Freud de cet ouvrage est obnubilĂ© par son rapport Ă  sa mĂšre et, dĂšs

qu’il rencontre un amĂ©ricain, il lui pose aussitĂŽt la sempiternelle question : parlez moi de votre mĂšre. D’un point de vue un peu surplombant, on comprend que tout cela sert la dĂ©fense des adversaires de la psychanalyse tel que se prĂ©sente Michel Onfray. L’ƒdipe est une nĂ©vrose de Freud tout seul et les psychanalystes passent leur temps Ă  plaquer cela sur leurs « patients ».

Entre ces clichĂ©s, repris par Onfray et, encore une fois, par un bon paquet d’analystes, entre ces clichĂ©s et la position complexe, voire paradoxale, que je dĂ©cris plus haut, il y a un monde.

Une autre chose de la psychanalyse qu’Onfray a trĂšs bien comprise, c’est la dĂ©nĂ©gation. Il explique, avec beaucoup d’humour : quand il s’agit de l’éducation des enfants, nous on les a toujours bien Ă©duquĂ©s. Les problĂšmes, c’est chez les autres. Il ne le dit pas, mais je l’ajoute : oui, c’est la fameuse position des parents d’autistes rĂ©unis en associations : s’il y a problĂšme, c’est le gĂšnes, c’est le gluten, c’est la bactĂ©rie, c’est une malformation du cerveau. En aucun cas, absolument aucun, ça ne peut ĂȘtre une consĂ©quence de la relation Ă  la mĂšre, la fameuse dont on rigole en faisant des caricatures du Dr Freud. Ça c’est de la dĂ©nĂ©gation.

Moi, je dis juste : eh bien vĂ©rifions si c’est la bactĂ©rie, le cerveau, le gluten ou tout ce que vous voulez, c’est possible. Mais il y a TOUJOURS une relation mĂšre–pĂšre–enfant, et en cause ou pas, elle mĂ©rite toujours d’ĂȘtre analysĂ©e.

Bref, la dĂ©nĂ©gation, c’est vachement bien de la repĂ©rer. Chez les autres. Donc j’éviterais d’énoncer quoi que ce soit Ă  propos de dĂ©nĂ©gation lorsque Onfray dit : « je n’ai jamais dĂ©sirĂ© sexuellement ma mĂšre ».

Perso, j’ai assez Ă©crit dans de nombreux bouquins articles vidĂ©os et autres, que, oui, j’avais dĂ©sirĂ© sexuellement ma mĂšre.

D’un autre cĂŽtĂ©, aprĂšs nous avoir dit que tout ce que Freud raconte ne concerne que Freud, il nous sert tout un catalogue d’exemples de ce qu’est la castration dans la vie quotidienne. Oui, oui, avec ce mot lĂ , explicite. Il n’ajoute pas aprĂšs : tiens c’est comme Freud disait, et je repĂšre en effet que ça concerne tout le monde, mais alors, mais alors


29-août-17

Je viens d’écouter deux Ă©pisodes de la contre histoire de la philosophie, de Michel Onfray. Ça m’a fait repenser Ă  toutes ces interventions qui se sont manifestĂ©es ici pour Ă©noncer une profonde dĂ©testation du personnage. « DegrĂ© zĂ©ro de la pensĂ©e », « pas un philosophe », « nul », et surtout me revient cette question qui m’a Ă©tĂ© posĂ©e : « citez moi un seul philosophe qui obtient la faveur d’Onfray ». Je n’y avais pas rĂ©pondu sur le moment, estimant qu’on n’allait pas se lancer dans un concours, et surtout pas un compte.

Pourtant, Ă  l’audition de ces deux Ă©missions de France culture, j’ai envie de rĂ©pondre : eh bien, TOUS. Ils ont tous sa faveur. Ça ne veut pas dire qu’il les aime tous, mais qu’il les prend en compte, il les lit, et, comme toujours, il fait la part des choses ; il ne rejette pas du tout quelqu’un en bloc au nom de ceci ou de cela de la vie privĂ©e comme cela a Ă©tĂ© dĂ©crit ici. Par exemple, je l’ai entendu parler avec un trĂšs grand respect de Foucault, Deleuze, Derrida, (on pourrait ajouter Montaigne et Nietzsche, mais ce n’était pas le propos ici) mais aussi d’à peu prĂšs tous les philosophes contemporains qu’il analyse au travers de la question de la dite « nouvelle philosophie ». De tous, il cite des passages nous permettant de comprendre quelle Ă©tait leur position, Ă  eux, au regard de ce phĂ©nomĂšne mĂ©diatique nommĂ© ainsi.

Il n’aime pas Bernard Henri LĂ©vy, ça c’est sĂ»r. Mais il ne balaye pas le personnage d’un revers de la main. Il nous cite des passages de ses ouvrages qui montrent le rĂ©ductionnisme de sa pensĂ©e : parti socialiste = partir communiste, = marxisme = goulag. Fichte = Marx = LĂ©nine = Staline = goulag. Il montre, citation Ă  l’appui, la façon dont il se

contredit sur Soljenitsine. Remarquez, lĂ , je suis pas forcĂ©ment d’accord avec Onfray : un type qui s’aperçoit de son erreur, qui la reconnait et qui change d’opinion (Soljenitsine, mauvais Ă©crivain, Soljenitsine, plus grand Ă©crivain du 20Ăšme siĂšcle) moi ça me conviendrait plutĂŽt. Mais passons.

Enfin, Onfray reconnaĂźt dans quelques phrases ou positions du nouveau philosophe, que, quelques fois, il a raison. Je ne veux pas discuter ici de la raison de cette raison ou du tort de cette raison ; je veux juste faire remarquer que, comme je l’ai toujours vu faire, Onfray ne rejette jamais quelqu’un en bloc, il prend toujours ce qu’il estime bon Ă  prendre. Y compris chez Freud.

Bref il fait le contraire de ce que j’ai vu dĂ©crire ici Ă  de multiples reprises : un type qui rejette tout le monde en bloc. Il fait le contraire de ce qu’on fait tous ces gens, de rejeter Michel Onfray en bloc.

Enfin, je ne suis pas philosophe. Ce dĂ©bat est pour moi assez lointain, mais ça ne m’empĂȘche pas de m‘intĂ©resser. Je remarque que Michel Onfray cite Freud et Lacan parmi les philosophes. Pour Lacan, je serais assez d’accord, pour Freud beaucoup moins. C’est justement lĂ  oĂč je tiens Ă  me dĂ©marquer, car je tiens la psychanalyse pour tout autre chose que de la philosophie et c’est ce que je reproche principalement Ă  Lacan, (moi aussi, j’ai changĂ© d’avis) : d’avoir tirĂ© la psychanalyse du cĂŽtĂ© de la philosophie.

2018

1 août. 18

On va encore dire que je perds mon temps Ă  Ă©couter Onfray, ben non, il m’apprend Ă©normĂ©ment de choses sur la religion, l’histoire des religions. Je n’ai, en effet, pas de temps Ă  perdre Ă  lire des textes religieux ; lui, si. C’est son mĂ©tier de philosophe de lire des textes. Je trouve passionnante sa façon de les lire, de les remettre en question , de les triturer dans tous les sens, de les restituer dans leur contexte historique, d’interroger le phĂ©nomĂšne de la copie, le phĂ©nomĂšne de la traduction, le phĂ©nomĂšne des autodafĂ©s. Je n’ai pas la culture nĂ©cessaire Ă  tout cela, il le fait pour moi donc j’adhĂšre, non pas forcĂ©ment Ă  tout ce qu’il dit, mais Ă  sa mĂ©thode , extraordinairement critique.

il cite Freud encore une fois, et pour le critiquer, encore une fois, et, le critiquant, il dit quelque chose d’extrĂȘmement vrai : avec son histoire d’Oedipe, Freud ne fait que reprendre ce qui trainait dans tous les contextes de l’Ă©poque, chez Sophocle et dans d’autres peuples. Pour Onfray, ce ne sont donc que lĂ©gendes qui circulaient. Pour moi, c’est bien cela. C’Ă©tait des lĂ©gendes qui circulaient et qui rejoignent ce qui se dit dans les rĂȘves et dans les rĂȘves de ceux que j’Ă©coute. Au delĂ  de sa critique il y a donc une vĂ©ritĂ© (selon moi, bien entendu) de ce que dit Onfray, au sein mĂȘme de sa critique.

Quand Onfray déploie sa culture pour nous faire comprendre le passage du

 christianisme de la secte Ă  la religion planĂ©taire, c’est tout bĂ©nĂ©fice. J’entends parler pour la premiĂšre fois de sectes bizarres aussi diverses que variĂ©es qui ont toutes contribuĂ© aux dĂ©buts

 du christianisme.

 Quand Onfray cite Freud en annexe de son propos, et c’est lĂ  le paradoxe, c’est toujours juste,

 comme s’il l’avait bien lu. Par exemple : « la bible dit : si ta main droite te fait souffrir, e ta main droite. Le sexe d’OrigĂšne le fait souffrir, il coupe son sexe. malheureusement, il fait

l’expĂ©rience que c’est pas lĂ  que ça se tient. ben oui, il avait pas lu Freud ». ou encore : « les chrĂ©tiens ont Ă©tĂ© schismatiques des juifs, comme les juifs ont Ă©tĂ© schismatiques des Ă©gyptiens. C’est la thĂšse de Freud ». je ne prends pas parti sur la vĂ©ritĂ© de ces thĂšses, je constate juste qu’il cite Freud positivement.

Apparemment c’est seulement lorsqu’il affronte Freud de front qu’il est critique. Mais quand il se met Ă  parler politique, c’est la grande cata. Tout en dĂ©nonçant le populisme, il dĂ©fend des thĂšses parfaitement populistes.

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Un pataquĂšs conceptuel


À propos de « la signifiance du rĂȘve, cent ans aprĂšs »

De Henri Rey-Flaud

Ce texte m’a Ă©tĂ© soumis pour avis par un ĂȘtre curieux et en recherche. Cela m’a stimulĂ© pour l’examiner ligne Ă  ligne, plutĂŽt que de laisser tomber le couperet d’un bref jugement aprĂšs l’avoir parcouru d’un Ɠil distrait. 

On me demandait si j’étais d’accord avec ce qui Ă©tait Ă©crit lĂ  voici ma rĂ©ponse : 

Non je ne suis pas d’accord du tout. Ce texte est une compilation d’incomprĂ©hensions graves de ce qu’est le rĂȘve et l’inconscient. Il montre la mĂ©connaissance de l’auteur Ă  propos de son objet de rĂ©flexion, d’une part dans son contenu, d’autre part dans sa mĂ©thode d’investigation. 

(On trouvera Ă  la fin de mes commentaires, l’original du texte de Henri Rey-Flaud)

Du point de vue de sa mĂ©thode : 

L’auteur ouvre son texte par l’affirmation suivante : « la Traumdeutungest Ă  lire comme la bible Â». Et il conclut : « Ainsi la Traumdeutung, qui inaugure l’épopĂ©e crĂ©atrice de Freud, rejoint-elle naturellement le MoĂŻse â€Šou si en ce point il est confrontĂ© au « signe privĂ© de sens Â» (ein deutungslos Zeichen), selon la parole d’Hölderlin que nous retrouvons donc aujourd’hui en fin de partie. Â»

Il confirme ainsi son implication religieuse et non scientifique. Il trouve naturel que, Ă  la fin Freud s’intĂ©resse lui aussi Ă  la bible ayant Ă©crit lui-mĂȘme une nouvelle bible. Enfin il termine par une parole d’Hölderlin, confirmant que dans ce texte, pas une seule parole n’aura Ă©tĂ© de lui. Certains paragraphes en entier en sont que dĂ©veloppement d’une phrase de Lacan ou de Jacques Alain Miller. 

Autrement dit, ce qu’il dit que l’analyse fait, mettre Ă  jour le sujet, il montre par sa pratique qu’il ne le fait pas une seule seconde. 

Par ailleurs, il Ă©maille son texte de mots citĂ©s en allemand, ce qui est suivre une mode intellectuelle bien Ă©tablie destinĂ©e Ă  impressionner le bon peuple non seulement par sa connaissance des textes, mais surtout des textes originaux ! Ainsi, il montre son souci de rester au plus prĂšs de la lettre originale du texte pour ĂȘtre sĂ»r de ne pas en trahir la signification, ce qui va Ă  l’envers de son propos qui est de plaider pour le hors sens du signifiant. Quand bien mĂȘme le but ne serait pas celui lĂ , en supposant que je me sois mĂ©pris, il n’en reste pas moins que cet Ă©talage d’érudition polyglotte participe de l’hypnose dans laquelle tout bon auteur lacanien invite son lecteur Ă  entrer.  

Mais la psychanalyse n’est pas une compilation de textes, ni un Ă©talage d’érudition. Elle n’est surtout pas une rĂ©vĂ©rence aux textes, de Freud, de Lacan ou de Miller vĂ©cu comme rĂ©fĂ©rence princeps. Ce que Freud a fait c’est, en scientifique, se rĂ©fĂ©rer Ă  l’expĂ©rience de l’objet dont il cause, c’est-Ă -dire l’inconscient, via le rĂȘve, et plus prĂ©cisĂ©ment les siens, puisque c’est Ă  ceux lĂ  qu’il a un accĂšs direct. Pour moi c’est cela avant tout, la leçon de la Traumdeutung :une leçon de mĂ©thode. Bien entendu, il lui a Ă©chappĂ© l’énoncĂ© de cette mĂ©thode par Freud lui mĂȘme : « ce qui distingue la psychanalyse de tout autre mĂ©thode d’interprĂ©tation des rĂȘves, c’est que l’on confie l’interprĂ©tation au rĂȘveur lui-mĂȘme Â». C’est ce que le fondateur de la psychanalyse met en application dans son livre, hĂ©las pas complĂštement. Tout grand homme a ses contradictions, mais il est remarquable de voir l’immense majoritĂ© des auteurs psychanalystes se prĂ©cipiter sur tout ce qui, dans l’Ɠuvre du maitre, vient contredire cette affirmation princeps qui a fondĂ© la psychanalyse sur une formidable originalitĂ© de mĂ©thode. Ce qui nous vaut ce texte qui n’est qu’enfilade de citations sans rĂ©fĂ©rence aucune Ă  l’expĂ©rience que l’auteur aurait pu avoir de ses propres rĂȘves, s’il avait voulu se fier Ă  l’esprit et non Ă  une certaine lettre du texte de Freud. C’est un texte qui dit : « contentez vous de me croire et de croire en ma lecture des textes sacrĂ©s, ne retournez pas Ă  l’expĂ©rience, ce n’est pas la peine Â».

D’oĂč cette insistance Ă  Ă©tendre l’influence de l’inconscient Ă  tous les domaines de la vie, de façon Ă  diminuer l’importance du rĂȘve. 

Attaquons-nous Ă  prĂ©sent au contenu, pas Ă  pas, ligne Ă  ligne. 

« La psychanalyse a Ă©tabli que les coups du sort de la vie (« Mon pĂšre est mort…, j’ai perdu mon emploi… Â») n’ont rien de rĂ©el ou d’objectif .

Non, mais, il faut ĂȘtre bĂȘte pour Ă©crire une chose pareille ! bien sur qu’il y a de l’objectif dans ces Ă©vĂ©nements, sinon qu’est-ce qui distinguerait notre apprĂ©ciation de la rĂ©alitĂ© d’un pur dĂ©lire ? Mais l’auteur corrige aussitĂŽt : « Les Ă©vĂ©nements prennent leur sens douloureux, quelquefois ravageurs, en fonction de l’interprĂ©tation de l’inconscient Â».  C’est en partie vrai, en partie seulement car, que serait cette interprĂ©tation si elle ne s’appuyait pas sur un constat de rĂ©alitĂ© ? C’est ainsi que s’établit dans le socius la croyance en la prĂ©monition : « cette nuit, j’ai rĂȘvĂ© que mon pĂšre Ă©tait mort
 et ce matin on m’annonce qu’il est mort dans la nuit Â». Et le rĂȘveur de se lancer dans une enquĂȘte sur l’heure de son rĂȘve qu’il va immanquablement faire coĂŻncider Ă  l’heure de la mort de son pĂšre. Sauf que ce qu’il oublie, c’est ce que ça fait des annĂ©es qu’il tue son pĂšre en rĂȘve, et ne veut pas en prendre conscience. Par hasard, cette nuit lĂ , se produit une coĂŻncidence avec la rĂ©alitĂ©. Mais il y faut bien cet appui sur la rĂ©alitĂ© sinon, il n’y a pas de coĂŻncidence qui tienne. 

Des gens qui croient que leur pĂšre est mort alors qu’il ne l’est pas ou qui le croient encore vivant alors qu’il est mort, j’en ai connu, dans les hĂŽpitaux. Moi-mĂȘme j’ai cru l’avoir tuĂ© en rĂȘve, et j’y croyais encore 5 minutes aprĂšs mon rĂ©veil ; heureusement que le constat objectif de la rĂ©alitĂ© est venu me sortir de cette horrible souffrance.

L’auteur en conclut : «  Ce qui donne Ă  la dite rĂ©alitĂ© l’inconsistance du rĂȘve Â». Il n’y a pas plus faux. Il faut n’avoir jamais rĂȘvĂ© pour assimiler ainsi le flou, le contradictoire, l’horrible du rĂȘve, avec la consistance de la rĂ©alitĂ©. Cette conception tire la psychanalyse du cĂŽtĂ© d’un vĂ©ritable dĂ©lire, celui qui amenait Lacan Ă  dire : « Ă  mon sĂ©minaire, je suis analysant Â» : ben voui, c’est une consĂ©quence de cette conception purement intellectuelle qui fait de l’inconscient un ĂȘtre prĂ©sent dans toutes les situations de la vie quotidienne y compris lorsqu’on cause philosophie ou mathĂ©matiques. 

C’est trĂšs bien dĂ©veloppĂ© dans la suite : 

« les intentions et les actes des hommes Ă  l’état de veille sont portĂ©s par un discours dont ils ne savent rien, si bien qu’ils sont dans la vie quotidienne coupĂ©s de la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© aussi sĂ»rement que lorsqu’ils se retirent de celle-ci dans le sommeil Â»

Il n’y a pas plus faux. Je me demande comment on peut se laisser berner par des inepties pareilles.  Si les hommes Ă©taient si coupĂ©s de la rĂ©alitĂ© que ça, jamais ils n’auraient pu rĂ©aliser les ouvrages que la civilisation a parsemĂ©s sur globe. C’est parce qu’on connaĂźt, dans la rĂ©alitĂ©, la rĂ©sistance des matĂ©riaux, qu’on peut la calculer prĂ©cisĂ©ment qu’on peut rĂ©aliser des ponts et des gratte-ciels qui tiennent le coup Ă  travers les siĂšcles. S’ils s’effondrent parfois c’est justement parce qu’on n’a pas toujours tenu compte de la rĂ©alitĂ©, et pas forcĂ©ment pour des raison inconscientes, mais tout Ă  fait conscientes de profit, de gros sous, voire d’erreurs de calculs qui n’ont pas toujours Ă  faire avec l’inconscient (parfois oui, parfois non ). 

C’est parce qu’un scanner a permis de « rĂ©aliser Â» une tumeur de 16 cm de diamĂštre sur mon rein droit que j’ai pu ĂȘtre opĂ©rĂ© et donc guĂ©ri. Mon rein a bien Ă©tĂ© retirĂ© dans la rĂ©alitĂ© et non dans le rĂȘve, encore heureux ! Heureusement que les mĂ©decins mettent de cĂŽtĂ© leur inconscient, grĂące au refoulement justement, pour parvenir Ă  de tels succĂšs. Ceci nonobstant le fait qu’il y a des symptĂŽmes qui sont le produit de l’inconscient, et mon cancer en est peut-ĂȘtre un, mais je n’en sais rien. Moi aussi j’ai mis de cĂŽtĂ© mon inconscient en acceptant l’opĂ©ration, heureusement rĂ©alisĂ©e par une Ă©quipe bien Ă©veillĂ©e et en prise avec la rĂ©alitĂ© de mon corps. Ça ne m’empĂȘche pas de rĂ©flĂ©chir dessus, voire d’en rĂȘver, mais heureusement que je n’ai pas comptĂ© que lĂ -dessus pour extraire la tumeur. 

« L’inconscient, c’est trĂšs exactement l’hypothĂšse qu’on ne rĂȘve pas seulement quand on dort Â». 

Eh, bien c’est une hypothĂšse fausse. Les gens qui rĂȘvent dans la rĂ©alitĂ© sont en plein dĂ©lire. Quand on a une hypothĂšse, on la vĂ©rifie. On passe Ă  l’expĂ©rience, on cite des expĂ©riences. Ce faisant on risque de se tromper, bien sĂ»r, comme tout scientifique dans le laboratoire. Mais on communique ses rĂ©sultats aux autres, qui refont les expĂ©riences et ainsi la science avance. Elle ne risque pas d’avancer avec ce type d’assertion, qui se pare des vertus de l’hypothĂšse sans se donner les moyens d’aller jusqu’au bout de cette vertu. 

« Parce qu’elles sont Ă  prendre, Ă  l’instar de celles d’un rĂ©bus, comme de purs signifiants, les images du rĂȘve sont dĂ©lestĂ©es de la charge significationnelle Â»

VoilĂ  la tarte Ă  la crĂšme du lacanisme, qui soutient exactement l’inverse de ce que Freud avait dĂ©couvert. Ce qui permet d’affirmer que Lacan, sous couvert d’un retour Ă  Freud de pure Ă©lĂ©gance, a vĂ©ritablement dĂ©tournĂ© la psychanalyse de sa conception originelle par son inventeur. LĂ  aussi, il faut n’avoir aucune expĂ©rience du rĂȘve et ne se fier qu’aux Ă©laborations intellectuelles de Lacan pour affirmer une chose pareille. 

De plus il faudrait savoir ce qu’est le signifiant, qui, chez Lacan, bĂ©nĂ©fice de tant de dĂ©finitions contradictoires qu’on ne sait plus vraiment ce que c’est. À la fin de ce texte, l’auteur met en coĂŻncidence la lettre et le signifiant, confusion que Lacan a trainĂ©e toute sa carriĂšre pour dire Ă  la fin (dans Lituraterre): « je n’ai jamais confondu la lettre et le signifiant Â». Comme quoi tout dĂ©pend Ă  quel texte de Lacan on se rĂ©fĂšre, l’auteur ayant choisi ici de pas se rĂ©fĂ©rer Ă  ce texte tardif de Lacan. 

« â€Šqui embarrasse le discours du moi pour viser, Ă  travers le jeu des dĂ©placements et des condensations, le cƓur rĂ©el « ombilical Â» qui dĂ©tient la cause du sujet Â». 

MĂȘme remarque : il faut n’avoir jamais rencontrĂ© le RĂ©el pour Ă©crire une chose pareille. Le RĂ©el ne dĂ©tient nullement la cause du sujet. Si le RĂ©el est, comme je l’ai constatĂ©, la trace de perceptions qui n’ont pu accĂ©der au statut symbolique, ces traces n’embarrassent nullement le sujet et ne constituent en aucun cas le cƓur de rĂȘve et de l’inconscient. Elles forment un dĂ©cor au dĂ©roulement du rĂȘve, un dĂ©cor flou, indescriptible, une surface de travail Ă  l’élaboration du rĂȘve qui n’intervient pas plus que la paillasse dans les expĂ©riences du chimiste.  

Je dois nuancer mon propos : certaines autres traces mobilisent ce que j’ai appelĂ© la pulsion (Ă  la diffĂ©rence du dĂ©sir, les deux Ă©tant souvent confondus chez Lacan), et donc la rĂ©pĂ©tition. Le symbolique est Ă  l’Ɠuvre pour tenter de fabriquer des reprĂ©sentations Ă  partir de ces traces mnĂ©siques qui rĂ©sistent Ă  son travail. Parfois cela peut ĂȘtre combinĂ© avec des reprĂ©sentations qui en font un problĂšme pour le sujet, et participer de sa construction subjective. Parfois non. Il faut en rester au cas par cas, de rĂȘve en rĂȘve, de sujet en sujet. 

Mais en aucun cas on ne peut rĂ©duire l’inconscient au RĂ©el et le sujet Ă  sa confrontation Ă  ce dernier. Cet envahissement du RĂ©el dans la thĂ©orie lacanienne aura eu pour effet de voiler l’essentiel de la dĂ©couverte de Freud : le dĂ©sir du sujet de l’inconscient de mettre Ă  jour ses contenus reprĂ©sentatifs (dans le rĂȘve) tout en les refoulant dans la veille.  Cette veille, autrement dit, les exigences Ă  la fois du surmoi et de la rĂ©alitĂ©, n’est pas complĂštement Ă©teinte dans le rĂȘve, puisqu’elle reste au principe des condensations et dĂ©placements destinĂ©s Ă  masquer ces contenus reprĂ©sentatifs sous d’autres devenus incomprĂ©hensible en premiĂšre approche. Nous sommes lĂ  dans une problĂ©matique parfaitement significationnelle et pas du tout hors sens. 

Freud corrige en 1925, si ma mĂ©moire est bonne, dans son « ComplĂ©ment mĂ©tapsychologique sur la thĂ©orie du rĂȘve Â» cette conception du rĂȘve comme seul retour du refoulĂ©. Il y inclĂ»t, en plus, les effets de la pulsion de mort qu’il n’a pas encore repĂ©rĂ©e comme Ă©tant le symbolique : parfois le rĂȘve est pure rĂ©pĂ©tition de quelque chose de dĂ©sagrĂ©able, comme le trauma de la victime d’un accident, d’un d’attentat ou de la guerre. Ce n’est pas que la rĂ©alisation d’un dĂ©sir, thĂšse qu’il soutenait dans la Traumdeutung. Mais ça ne rend pas cette thĂšse caduque, ça ne la remplace pas, ça la complĂšte. Chez Lacan (et les lacaniens) il semble qu’il s’en soit emparĂ© pour lui faire envahir tout le champ de l’inconscient, oubliant la premiĂšre partie de l’Ɠuvre de Freud et surtout oubliant de retourner au laboratoire du rĂȘve afin de vĂ©rifier tout cela. 

« de mĂȘme que le sujet de la rĂ©alitĂ© n’a pas accĂšs au rĂ©el (mĂȘme l’enfant autiste le plus archaĂŻque n’est pas confrontĂ© Ă  cet impossible),  Le « rĂ©el Â», disait Lacan, c’est au-delĂ  du rĂȘve que nous avons Ă  le chercher — dans ce que le rĂȘve a enrobĂ©, a enveloppĂ©, nous a cachĂ©, demeure le manque de la reprĂ©sentation dont il n’y a lĂ  qu’un tenant-lieu [cette formule confirmant le dĂ©faut non pas du rĂ©el, mais d’une reprĂ©sentation du rĂ©el Â».

Pour une fois je suis d’accord en partie avec ces remarques. Oui, le sujet de la rĂ©alitĂ© n’a pas accĂšs au RĂ©el. Mais quand l’auteur fait rĂ©fĂ©rence Ă  la dĂ©finition de Lacan : le RĂ©el c’est l’impossible Â», il oublie que Lacan a donnĂ© comme exemple du rĂ©el le retour des Ă©toiles toujours Ă  la mĂȘme place, ce qui est pourtant typique de la rĂ©alitĂ©, et pas du tout du RĂ©el. Ou encore il a dĂ©veloppĂ© l’exemple du livre Ă©garĂ© dans les rayons de la bibliothĂšque pour en conclure : « dans le rĂ©el rien ne manque Â», et oui, le livre est bien lĂ  quelque part, mais on ne sait pas oĂč. Mais c’est dans le symbolique qu’on s’est Ă©garĂ©, juste parce que le livre n’a pas Ă©tĂ© rangĂ© Ă  la bonne place. Nul rĂ©el dans cette histoire, car le livre ne fait que « manquer Ă  sa place Â», ce qui indique bien qu’il manque, contredisant ainsi l’affirmation que « dans le rĂ©el, rien ne manque Â». 

L’affirmation : « c’est au-delĂ  du rĂȘve que nous avons Ă  le chercher Â» contribue Ă  ce discrĂ©dit de la « voie royale de l’inconscient Â» tel que Freud l’avait repĂ©rĂ©e. Moi, je n’ai rencontrĂ© le RĂ©el que dans mes rĂȘves, tandis que les exemples hors rĂȘve des Ă©toiles et de la bibliothĂšque indiquent qu’il ne s’agit pas du RĂ©el. 

C’est pourquoi je reste d’accord avec le fait que le RĂ©el soit, non pas manque, mais absence de reprĂ©sentation. 

« Retenons que le « rĂ©el Â» en cause dans le rĂȘve est celui qui forme le cƓur du symptĂŽme et nourrit la compulsion de rĂ©itĂ©ration portĂ©e par les « signes de perception Â» primitifs (Wahrnehmungszeichen) Ă©voquĂ©s dans la cĂ©lĂšbre Lettre 52 Ă  Fliess – « rĂ©el Â» qui est donc celui qui « a dĂ©jĂ  pĂąti du signifiant Â» fidĂšle dans son esprit aux leçons de la Traumdeutung Â». 

Le symptĂŽme est une formation de compromis entre reprĂ©sentations contradictoires, et parfois rĂ©pĂ©tition de l’échec du symbolique Ă  s’emparer du RĂ©el. Nous retrouvons ici une nouvelle preuve de l’éradication des trouvailles de Freud, et de ce que j’ai trouvĂ© moi mĂȘme Ă  l’exploration de mon inconscient. il n’y a plus que le « rĂ©el Â» au cƓur du symptĂŽme, et c’est une erreur fondamentale de tout rĂ©duire Ă  cela. Cependant le RĂ©el que j’ai dĂ©couvert correspond bien aux signes de perceptions de Freud, mais Freud n’en fait pas le cƓur du symptĂŽme, et ce n’est pas du tout l’esprit de la Traumdeutung

Par ailleurs je ne vois en quoi ce RĂ©el aurait « pĂąti du signifiant Â». Je ne vois pas du tout ce que cette formule pourrait dire, notamment si je me rĂ©fĂšre au chapitre 7 de la Traumdeutung, oĂč les signes de perception sont placĂ©s juste aprĂšs la perception et avant  tout encodage par les reprĂ©sentations (c’est-Ă -dire par le signifiant, si on veut faire le pont entre un vocabulaire et un autre, mais celui de Freud est trĂšs clair, tandis que Lacan brouille les pistes avec ses multiples dĂ©finitions du signifiant )

« Encore faut-il savoir que l’interprĂ©tation du rĂȘve n’a rien Ă  voir avec une transcription qui ferait passer un texte dans un autre, car ici le texte originaire n’existe pas. Â» 

Bien sĂ»r que si, il existe, dans le rĂȘve ! ce sont les reprĂ©sentations refoulĂ©es sous les coups du surmoi. Le texte originaire n’existe pas seulement pour le refoulement originaire qui est le vocable qui, chez Freud correspond Ă  ce qui n’a pas eu accĂšs au moindre encodage symbolique. Donc oui, il y a des traces d’un quelque chose qui n’est pas texte, donc pas texte original, mais ce n’est pas une raison pour tout effacer derriĂšre cette zone de l’inconscient. L’essentiel de l’Ɠuvre de Freud rĂ©side pourtant dans cette transcription et il faut ĂȘtre culottĂ© pour se prĂ©tendre freudien en niant toute cette partie. 

Et voici l’exemple parfait de ce que j’annonçais au dĂ©but de la confusion de la lettre avec le signifiant, confondus de surcroit avec la reprĂ©sentation de chose : 

« Cette source impulse de purs signifiants [la rĂ©fĂ©rence paradigmatique ici serait le cĂ©lĂšbre Poordjeli de Leclaire], purs signifiants qui, dans la nĂ©vrose grĂące Ă  qui nous les connaissons, ont statut de Lettres [2], qui sont normalement transcrites dans l’inconscient reprĂ©sentatif sous forme de « reprĂ©sentations de chose Â»

Le signifiant, en rĂ©fĂ©rence Ă  Saussure, c’est la reprĂ©sentation de mot. On retrouve ici un relent de psychiatrie que la psychanalyse a dĂ©cidĂ©ment du mal Ă  Ă©radiquer avec cette allusion Ă  la nĂ©vrose qui ferait qu’on ne connaĂźt cela qu’à travers quelque chose qui ne serait donc pas la normalitĂ©. Heureusement l’auteur nous dit que ça, c’est normal, donc la nĂ©vrose c’est le normal : pourquoi parler de nĂ©vrose alors ? 

Pendant longtemps je m’en suis tirĂ©, dans ma comprĂ©hension de Lacan en donnant au signifiĂ© le statut de reprĂ©sentation de chose. Nous voyons ici que les « purs signifiants Â» sont devenus les traces mnĂ©siques issues du rĂ©el, qui sont donc retranscrites non pas en reprĂ©sentation de mot mais en reprĂ©sentation de choses. Ce qui entraine de confusions Ă  n’en plus finir : le « signifiant Â» c’est-Ă -dire ce qui est destinĂ© Ă  signifier, ne signifie plus rien, mais se trouve transcrit en « reprĂ©sentation de chose Â» c’est-Ă -dire les images du rĂȘve. Or, on nous a dit plus haut qu’aucune transcription n’était possible puisque le texte originaire n’existe pas. 

C’est bien lĂ  le noyau du problĂšme : ce qui est dĂ©finit « hors reprĂ©sentation Â», et « intranscriptible Â» est dit ici transcrit en reprĂ©sentations. 

Les lettres sont donc bien ce que j’avais compris comme reprĂ©sentation de choses, mais pour moi elles ne viennent nullement de la transcription de l’ intranscriptible, mais tout simplement du refoulement, ainsi que Freud le dit et que je confirme par mon exploration des rĂȘves. Or, il est confusionnant d’appeler « lettres Â» les reprĂ©sentations de chose car, dans notre monde occidental, les lettres transcrivent des sons, et non des signifiĂ©s. 

Cependant cette exploration des rĂȘves me permet aussi de corriger un Ă©noncĂ© de Freud : « dans l’inconscient, il n’ y a que des reprĂ©sentation de choses Â» dit il, (et c’est inscrit dans le schĂ©ma deson chapitre 7 de la Traumdeutung) le refoulement consistant en la sĂ©paration des reprĂ©sentations de mots  et des reprĂ©sentations de choses. Non, il y a aussi des reprĂ©sentations de mots dans l’inconscient, qui subissent le mĂȘme sort de dĂ©placement et de condensation que les reprĂ©sentations de choses.  Ce pourquoi j’en reviens nĂ©anmoins au vocabulaire freudien, considĂ©rablement plus clair que le lacanien. 

Et si la rĂ©fĂ©rence est le Pordjeli de Leclaire, eh bien, ça ne marche pas du tout ; Leclaire montre au contraire comment chacune des lettres de ce mystĂ©rieux vocable peut ĂȘtre transcrite en une signification. Ce ne sont donc pas de « purs signifiants Â» intranscriptibles. 

Mais il faut vraiment faire des acrobaties mentales avec ce vocabulaire, car le signifiant, en principe, signifie, c’est-Ă -dire qu’il suppose un signifiĂ©, chez Saussure et dans certaines phrases de Lacan. Notamment dans : « le signifiant  reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant Â» cela ne veut pas dire autre chose que ceci : le signifiĂ© de ce signifiant, c’est le sujet, puisque c’est ce qu’il reprĂ©sente, et donc il s’agit bien de reprĂ©sentation, nommĂ©ment reprĂ©sentation de mot.  Dans d’autres phrases du mĂȘme,  le signifiant ne reprĂ©sente plus rien du tout, Ă©tant « lettre Â», Ă©tant « du RĂ©el Â», devenu « pur Â» comme si la signification Ă©tait une impuretĂ© dont il faudrait se dĂ©barrasser. Et lĂ  on retrouve un nouveau casse tĂȘte chinois car les lettres reprĂ©sentent les sons de l’alphabet, et dans la lettre volĂ©e, elle reprĂ©sentebien un Ă©lĂ©ment de chantage de la part du ministre pour Ă©tablir son pouvoir sur la reine. MĂȘme si on ne sait pas ce qu’elle contient, on sait qu’elle recĂšle une signification et que celle-ci serait dommageable pour la reine si le roi venait Ă  le savoir. À tout coup, nous sommes dans la reprĂ©sentation et non dans le RĂ©el qui serait un impossible et encore moins un impossible Ă  reprĂ©senter. 

« La Bedeutung du rĂȘve est ainsi le produit d’un Ă©change permanent entre le travail du rĂȘve et le travail de l’analyse Â». Merci pour le mot en allemand mĂȘme pas traduit qui indique que ce texte ne serait censĂ© s’adresser qu’à des Ă©rudits. Il s’agit encore une fois de signification, et je croyais que le « signifiant pur Â» n’en avait pas, et qu’il ne fallait pas la chercher. Mais je suis d’accord qu’il s’agit bien du travail en commun de l’analysant et de l’analyste, ce qui indique une position active de ce dernier et non de faire le mort comme le prĂ©conise Lacan, ce qui est suivi par la plupart des analystes. 

« Le noyau de l’inconscient est formĂ© de ces runes indĂ©chiffrables, situĂ©s en bordure immĂ©diate du site du VorstellungsreprĂ€sentanz (soit aux marches de l’UrverdrĂ€ngung) et qui constituent le dĂ©sir freudien (Begierde) Ă  distinguer des souhaits (WĂŒnsche), expression du refoulĂ© secondaire Â», 

MĂȘmes remarques au sujet de l’érudition Ă©talĂ©e ici comme une rare confiture sur une tartine assez peu digeste. Je note d’abord le « rune indĂ©chiffrable Â» qui suppose que le lecteur a entendu parler de ces Ă©critures nordiques longtemps restĂ©es indĂ©chiffrables en effet ; ce n’est pas parce qu’elles n’étaient pas chiffrĂ©es, mais parce qu’on ne connaissait pas le code. Comme pour les hiĂ©roglyphe et l’écriture maya, on a fini par le trouver. Il ne s’agit donc pas de « purs signifiants Â» mais de symboles, comme les symboles du rĂȘve qu’on ne comprend pas parce qu’on n’en connaĂźt pas le code. Et ces symboles du rĂȘve, comme les runes, en y travaillant, on les dĂ©chiffre. 

En parlant du VorstellungsreprĂ€sentanz, l’auteur ne sait pas de quoi il cause. Lacan a extrait ce vocable d’un texte de Freud en lui confĂ©rant une signification qu’il n’a pas. Le fondateur de la psychanalyse ne distingue pas lĂ  un concept nouveau, il veut simplement prĂ©ciser qu’il s’agit du reprĂ©sentant-reprĂ©sentation, pour le distinguer du reprĂ©sentant affect. Allez voir le texte allemand, c’est tout Ă  fait clair. On trouvera la dĂ©monstration plus prĂ©cise et plus dĂ©veloppĂ©e dans mon livre « Abords du RĂ©el Â».

 Cependant, dans mes rĂȘves, j’ai dĂ©couvert trĂšs frĂ©quemment des reprĂ©sentations de la fonction reprĂ©sentatrice elle-mĂȘme : Ă©cran de cinĂ©ma, scĂšne de théùtre, usine, machine : tout ce qui fabrique quelque chose, tout ce qui fabrique des reprĂ©sentations. En derniĂšre analyse, ces reprĂ©sentations de la reprĂ©sentation reprĂ©sentent la fonction de reprĂ©sentation, c’est-Ă -dire le sujet de l’inconscient. C’est proche de ce que Lacan cherche Ă  signifier, quoique chez Lacan ce soit beaucoup  moins clair, et il n’en parle jamais en termes issus de la pratique, comme je viens de la faire. Je ne peux donc pas ĂȘtre sĂ»r de ce que j’avance de similitude entre ce qu’il dit et mon propos. Quoiqu’il en soit, si c’est le cas, ce n’est pas le VorstellungsreprĂ€sentanzde Freud, qui n’a jamais abordĂ© ce concept nulle part. 

En ce sens, le VorstellungsreprĂ€sentanzn’a bien Ă©videmment pas de site, il est partout. Et, s’il reprĂ©sente bien le sujet en tant qu’il fabrique les reprĂ©sentations, alors cela indique que le sujet n’est pas le jouet du signifiant ni le parasite du Langage dont parle Lacan. Il est certes dĂ©terminĂ© en partie par son histoire, mais dans cette histoire, il a un rĂŽle Ă  jouer et ce rĂŽle actif apparaĂźt sous forme imagĂ©e dans le rĂȘve. C’est exactement ce que produit l’enfant du fort-da : en cachant la Chose, il produit des reprĂ©sentations et essentiellement cette reprĂ©sentation de lui-mĂȘme comme actif dans les dĂ©parts de sa mĂšre. 

Vous me direz que Lacan a aussi insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de responsabiliser le sujet : « dans votre malheur, vous y ĂȘtes pour quelque chose ! Â» qui sonne hĂ©las comme une morale. Le plus drĂŽle c’est que ça entre en contradiction avec le sujet posĂ© axiomatiquement comme jouet du langage. 

« Il suffit d’imaginer ce que serait une cure analytique conduite par un analyste ignorant la langue de son patient et recourant Ă  la mĂ©diation d’un interprĂšte pour dĂ©couvrir que l’interprĂ©tation diplomatique opĂšre au service d’un moi tenu pour adĂ©quat Ă  son discours et prĂȘt Ă  sanctionner, Ă  l’occasion, ce statut d’une double dĂ©nĂ©gation :« Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Â»

eh bien justement il se trouve que j’ai eu en analyse des gens dont je ne connaissais pas la langue maternelle. L’analyse se passait soit en français, soit en anglais pour les personnes qui ne parlaient pas le français. Il m’est arrivĂ© aussi parfois d’en passer par la mĂ©diation d’un interprĂšte. J’ai bien l’impression que les analyses se passaient comme avec des francophones de souche. Ceci dit, je ne vois pas pourquoi je ne travaillerais pas au service du moi, car je ne vois pas en quoi le moi serait haĂŻssable. Le travail de l’analyse consiste bien Ă  trouver les interprĂ©tations qui permettent de rĂ©intĂ©grer au moi conscient les significations restĂ©es inconscientes. Je sais que certains psychanalystes amĂ©ricains, contre lesquels Lacan s’est vigoureusement dressĂ©, ont fait de ce travail une morale du moi fort. Ce n’est pas mon cas, ni celui de Freud dont c’était pourtant la technique Ă  laquelle je ne fais que rester fidĂšle. 

Et en effet je soutiens cette double dĂ©nĂ©gation : Â« Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas Â». J’ai trop entendu, dans des groupes d’analyse de la pratique, des collĂšgues parler ainsi de leurs « patients Â», auxquels ils faisaient bien dire ce qu’ils n’avaient pas dit en leur insufflant des interprĂ©tations basĂ©es sur des jeux de mots, comme dans l’exemple de la mer-mĂšre que j’ai citĂ© plus haut. L’homophonie a beau ĂȘtre irrĂ©futable, l’interprĂ©tation ne vaut que si le sujet l’assume en son nom et Ă©nonciation propre, pas si on la lui suggĂšre.

« Elle confirme ainsi que le sujet (de l’inconscient) qui occupe cette place ne pourra jamais sortir de l’univers du sens, qu’il ne consistera jamais dans aucun dit, mais insistera toujours dans le dire : l’inconscient interprĂšte, mais il n’y a pas d’interprĂ©tation de l’interprĂ©tation Â». 

Eh bien oui, mais alors pourquoi nous avoir dit que le noyau de l’inconscient Ă©tait « hors sens Â», que c’était l’impossible du RĂ©el ? 

Et, si il peut y avoir des interprĂ©tations de l’interprĂ©tation car les rĂȘves se prĂ©sente souvent comme feuilletage qui sont des empilement de significations. L’interprĂ©tation donnĂ©e la veille peut toujours ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ©e le lendemain. Et c’est bien lĂ  qu’en effet, le sujet se retrouve dans son dire plus que dans son dit, dans sa fonction Ă©nonciative, ce pourquoi il importe de ne pas la lui voler en lui faisant entendre ses homophonies comme des oracles. 

« L’interprĂ©tation de l’inconscient veut dire qu’il n’y a pas de texte originaire, que n’existe que la source du signifiant qui n’inscrit rien, qui dĂ©tient seulement la capacitĂ© donnĂ©e au sujet de pouvoir Ă©crire Â».

bon, archi faux, je m’en suis dĂ©jĂ  expliquĂ©. D’autant plus faux que bien des Ă©lĂ©ments du mĂȘme texte disent le contraire. 

« Le rĂȘve permet ainsi d’apprĂ©hender ce que pourrait ĂȘtre un pur discours de l’inconscient (hors compromis avec le moi), pur discours dont l’oracle qui ne dit (λέγΔÎč), ni ne cache (χρύπτΔÎč), mais signifie (ÏƒÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) fournit le paradigme Â»

Merci pour les termes grecs, ça en jette ! Mais cette phrase me reste totalement incomprĂ©hensible. On vient de nous dire que le sujet Ă©tait plus dans le dire que dans le dit, qu’il n’y avait pas de signification Ă  chercher, et voilĂ  que le paradigme du rĂȘve serait le contraire ! d’oĂč l’usage des termes grecs : fascinĂ© par l’érudition qu’il Ă©tale, l’auteur ne voit mĂȘme pas qu’il se contredit dans les grandes largeurs. Bien Ă©videmment le lecteur lambda subira la mĂȘme fascination et passera Ă  cĂŽtĂ© du questionnement : mais, Ă  force de nous dire tout et le contraire, tout cela a-t-il un intĂ©rĂȘt ? 

Au passage, je note aussi l’abus du terme « pur Â», comme chez Lacan et la plupart des lacaniens. Ce souci de la puretĂ© me renvoie des relents de morale religieuse qui ne me plaisent guĂšre. 

« L’interprĂ©tation des rĂȘves a elle-mĂȘme induit cette confusion. En se prĂ©sentant comme un catalogue de rĂ©bus, de textes Ă  dĂ©chiffrer, ce livre fondateur a pu paraĂźtre cautionner la thĂ©orie du double discours Â»

Mais c’est trĂšs exactement ce qu’il fait, parce que ce sont les faits. Inutile de le tordre pour, encore une fois, lui faire dire ce qu’il ne dit pas. 

« si bien que dans une note rajoutĂ©e en 1925 Ă  la septiĂšme Ă©dition de son ouvrage, Freud a dĂ» faire une mise au point pour prĂ©ciser qu’avant la Traumdeutung on avait confondu le rĂȘve avec son contenu manifeste et que depuis sa publication certains analystes Ă©taient tombĂ©s dans l’erreur inverse en le confondant avec son contenu latent, alors que le rĂȘve Ă©tait avant tout le travail du rĂȘve

« Ce rappel Ă  l’ordre signifie que le rĂȘve ne se rĂ©duit Ă  aucun texte manifeste ou latent dont l’interprĂ©tation dĂ©livrerait au sujet une vĂ©ritĂ© de lui-mĂȘme insue. Ce principe remet, du coup, Ă  l’ordre du jour certaines Ă©vidences relatives Ă  l’entreprise analytique qui sont souvent occultĂ©es par la force de l’habitude. Â»

Je ne vois pas pourquoi il faudrait occulter les textes, le manifeste comme le latent, qui sont la matiĂšre du travail du rĂȘve. Pour se saisir de ce travail il faut bien en empoigner les matĂ©riaux. Il est vrai que ce matĂ©riel, pĂ©tri d’inceste, de castration et de pipi caca, ne donne pas trop envie d’y plonger les mains. La proposition lacanienne consiste donc Ă  s’en laver les mains, bien en accord avec le souci de puretĂ© que l’on dĂ©couvre Ă  toutes les pages. C’est par le dĂ©voilement successifs des significations  de son histoire que le sujet accĂšde peu Ă  peu Ă  cette signification ultime, lui mĂȘme reprĂ©sentĂ© par ce lent travail qui lui a permis de construire une Ă  une les marches lui ayant permis de monter Ă  l’étage oĂč Ă  prĂ©sent il se tient, bien debout dans la rĂ©alitĂ©, contemplant les Ă©tages des fantasmes qu’il n’a pas nĂ©gligĂ©s et qui font dĂ©sormais partie de son ĂȘtre.

Il ne s’agit donc ni de rĂ©duire au texte manifeste, ni au texte latent, ni au parcours qui se tisse de l’un Ă  l’autre. Tout cela compte. 

« Ainsi l’analyse n’a-t-elle jamais affaire au rĂȘve en tant que tel, mais seulement au rĂȘve « converti Â» au moi. L’inconscient, en tant que tel, n’a aucun lieu pour se dire Â»

Je ne sais pas si on se rend compte de sens de cette derniĂšre phrase : elle supprime purement et simplement la psychanalyse, qui s’était instituĂ©e comme lieu oĂč l’inconscient peut se dire. C’est sĂ»r qu’en se mettant rĂ©guliĂšrement Ă  la place du mort (en thĂ©orie) , ce qui donne la place du surmoi (dans la rĂ©alitĂ© des cures), en affectant de nĂ©gliger le rĂȘve et ses textes latents, Lacan et les analystes lacaniens ne peuvent guĂšre entendre que de l’inconscient converti au moi. En effet, ils ont supprimĂ© le lieu d’expression de l’inconscient, ce pourquoi on n’entend plus dans la bouche des analystes que spĂ©culations thĂ©oriques super Ă©rudites d’oĂč l’ƒdipe et la castration ont Ă©tĂ© chassĂ©s, ainsi que, de surcroit, la singularitĂ© des sujets. 

14 nov. 18 

Voici le texte original que je vins de commenter : 

La signifiance du rĂȘve cent ans aprĂšs

1Heidegger Ă©crivait d’Hölderlin qu’« il venait vers nous de l’avenir Â». Cette formule vaut pour tous les grands crĂ©ateurs – nommĂ©ment pour nous aujourd’hui : Freud. De ce point de vue, si la Traumdeutung constitue la Voie Royale qui a introduit les premiers analystes Ă  la dĂ©couverte de l’inconscient, elle reste pour nous qui sommes dans ce champ les « tard venus Â», pour reprendre une expression du poĂšte Ă©voquĂ© il y a un instant, un texte Ă  lire comme la Bible, la seule question Ă©tant de savoir si ce texte fondateur doit ĂȘtre lu avec les lunettes du vicaire Savoyard ou comme prĂ©sentant le dernier des midrachim â€” en d’autres termes, si prioritĂ© sera donnĂ©e aux Ă©noncĂ©s pĂ©dagogiques patents qui supportent assurĂ©ment les intentions conscientes de Freud au moment de la publication, ou aux effets d’énonciation, caractĂ©ristiques de toutes les grandes Ɠuvres et qui confĂšrent Ă  celles-ci le statut mis en Ă©vidence par Heidegger qui fait qu’en dĂ©pit de tous les commentaires elles paraissent toujours venir Ă  notre rencontre du futur.

2La psychanalyse a Ă©tabli que les coups du sort de la vie (« Mon pĂšre est mort…, j’ai perdu mon emploi… Â») n’ont rien de rĂ©el ou d’objectif. Les Ă©vĂ©nements prennent leur sens douloureux, quelquefois ravageurs, en fonction de l’interprĂ©tation de l’inconscient — au sens subjectif du terme (je fais ici rĂ©fĂ©rence Ă  une formulation de Jacques-Alain Miller). La rĂ©alitĂ© n’est que le lieu oĂč s’accomplit la vĂ©ritĂ© du sujet, dĂ©niĂ©e par le moi. Ce qui donne Ă  la dite rĂ©alitĂ© l’inconsistance du rĂȘve.

1  Premier fragment.

2  Lacan, SĂ©minaire XXV, Le moment de conclure, sĂ©ance du 15 novembre 1977 (inĂ©dit).

3HĂ©raclite notait dĂ©jĂ  que « ce que les hommes font Ă©veillĂ©s leur Ă©chappe (XavOĂ vei.), tout comme leur Ă©chappe ce qu’ils oublient (ĂšmXavO-Ă veiv) en dormant Â»1. Ce qui signifie que les intentions et les actes des hommes Ă  l’état de veille sont portĂ©s par un discours dont ils ne savent rien, si bien qu’ils sont dans la vie quotidienne coupĂ©s de la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© aussi sĂ»rement que lorsqu’ils se retirent de celle-ci dans le sommeil, vĂ©rifiant ainsi la formule de Lacan que « l’inconscient, c’est trĂšs exactement l’hypothĂšse qu’on ne rĂȘve pas seulement quand on dort Â»2. Au-delĂ  de sa portĂ©e poĂ©tique (« la vie est un songe Â»), cette sentence indique que le discours du rĂȘve et le discours de la veille ne sont peut-ĂȘtre pas aussi distincts l’un de l’autre qu’on se le reprĂ©sente.

3  Freud, « Note sur l’inconscient Â», dans MĂ©tapsychologie, Paris, Gallimard, 1986, p. 176.

4  Ce que Lacan confirme en disant que le processus primaire ne chiffre pas une signification, mais d (…)

4Le rĂȘve n’est pas le champ ouvert au fibre cours du principe de plaisir. Il dĂ©couvre un espace oĂč les prĂ©tentions ordinairement exorbitantes du moi sont non pas abolies, mais maintenues dans certaines limites, ce qui met en partie le rĂȘve Ă  l’abri de la « tendance Ă  la motivation Â» caractĂ©ristique du moi qu’illustre de façon plaisante l’exemple du patient qui, ayant reçu sous hypnose l’ordre d’ouvrir son parapluie Ă  son rĂ©veil, exĂ©cute cet ordre, le moment venu, en fournissant toutes sortes de bonnes raisons pour « motiver Â» l’acte insensĂ© qu’il vient d’accomplir3. Parce qu’il ignore (dans une certaine mesure) cette tendance, le rĂȘve constitue le lieu Ă©lu de l’arbitraire du signe4.

5En ce point de mon exposĂ©, je me vois contraint de rappeler quelques principes de la mĂ©tapsychologie freudienne qu’il est nĂ©cessaire de se remettre en mĂ©moire si l’on veut saisir la structure complexe du rĂȘve.

5  Lacan, SĂ©minaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p (…)

6  Lacan, SĂ©minaire VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 142.

6Parce qu’elles sont Ă  prendre, Ă  l’instar de celles d’un rĂ©bus, comme de purs signifiants, les images du rĂȘve sont dĂ©lestĂ©es de la charge significationnelle qui embarrasse le discours du moi pour viser, Ă  travers le jeu des dĂ©placements et des condensations, le cƓur rĂ©el « ombilical Â» qui dĂ©tient la cause du sujet. La complexitĂ© des enjeux invite Ă  avancer ici pas Ă  pas et Ă  dire : de mĂȘme que le sujet de la rĂ©alitĂ© n’a pas accĂšs au rĂ©el (mĂȘme l’enfant autiste le plus archaĂŻque n’est pas confrontĂ© Ă  cet impossible), mais perçoit seulement du rĂ©el ce qui a Ă©tĂ© relevĂ© (aufgehoben) et imaginarisĂ© par le langage reprĂ©sentatif, de mĂȘme le rĂȘveur est coupĂ© du « rĂ©el Â» (entre guillemets donc) qui constitue le cƓur ombilical (das Unerkannte) de son rĂȘve. « Le « rĂ©el Â», disait Lacan, c’est au-delĂ  du rĂȘve que nous avons Ă  le chercher — dans ce que le rĂȘve a enrobĂ©, a enveloppĂ©, nous a cachĂ©, demeure le manque de la reprĂ©sentation dont il n’y a lĂ  qu’un tenant-lieu [cette formule confirmant le dĂ©faut non pas du rĂ©el, mais d’une reprĂ©sentation du rĂ©el]. C’est lĂ  le « rĂ©el Â» qui commande plus que tout autre nos activitĂ©s, et c’est la psychanalyse qui nous le dĂ©signe Â»5 â€” qui nous le dĂ©signe en le laissant hors d’atteinte. Retenons que le « rĂ©el Â» en cause dans le rĂȘve est celui qui forme le cƓur du symptĂŽme et nourrit la compulsion de rĂ©itĂ©ration portĂ©e par les « signes de perception Â» primitifs (Wahrnehmungszeichen) Ă©voquĂ©s dans la cĂ©lĂšbre Lettre 52 Ă  Fliess – « rĂ©el Â» qui est donc celui qui « a dĂ©jĂ  pĂąti du signifiant Â»6.

7Ce rappel permet de prĂ©senter un schĂ©ma mĂ©tapsychologique du fonctionnement du rĂȘve fidĂšle dans son esprit aux leçons de la Traumdeutung. Je vous demanderai encore un peu d’attention sur une matiĂšre qui va rester pendant quelques temps aride.

8En mettant au travail les associations du patient, l’analyse du rĂȘve effectue de façon rĂ©grĂ©diente (jusqu’au point « ombilical Â») le parcours que le travail du rĂȘve a accompli de façon progrĂ©diente (depuis ce mĂȘme point). Encore faut-il savoir que l’interprĂ©tation du rĂȘve n’a rien Ă  voir avec une transcription qui ferait passer un texte dans un autre, car ici le texte originaire n’existe pas. La Bedeutung du rĂȘve est ainsi le produit d’un Ă©change permanent entre le travail du rĂȘve et le travail de l’analyse. Dans ce processus, la source signifiante du rĂȘve (Quelle) [1], qui se confond avec celle de la pulsion et avec l’ombilic du rĂȘve, est le lieu qui rassemble et focalise les rĂ©seaux souterrains constitutifs de l’origine prĂ©symbolique du sujet (Unerkannte) que Freud dans deux passages de l’Esquisse appelle das Ding. Cette source impulse de purs signifiants [la rĂ©fĂ©rence paradigmatique ici serait le cĂ©lĂšbre Poordjeli de Leclaire], purs signifiants qui, dans la nĂ©vrose grĂące Ă  qui nous les connaissons, ont statut de Lettres [2], qui sont normalement transcrites dans l’inconscient reprĂ©sentatif sous forme de « reprĂ©sentations de chose Â» [3], lesquelles, au dernier temps, s’articulent entre elles pour produire au terme d’un certain travail le rĂȘve [4]. Ce n’est toutefois que sous l’effet d’un autre travail, celui de l’analyse, que prennent consistance les « pensĂ©es Â» (Gedanken) du rĂȘve, lorsqu’elles sont basculĂ©es dans l’espace du moi et mises en forme selon les exigences de celui-ci.

9Tels des mĂ©tĂ©orites tombĂ©s d’une planĂšte disparue, les purs signifiants jaillis de la source ombilicale de l’inconscient (les Lettres) conservent hors reprĂ©sentation le souvenir des premiers rapports du sujet Ă  la rĂ©alitĂ©. Ils sont la trace Ă©nigmatique fossilisĂ©e des premiĂšres expĂ©riences de jouissance. Le noyau de l’inconscient est formĂ© de ces runes indĂ©chiffrables, situĂ©s en bordure immĂ©diate du site du VorstellungsreprĂ€sentanz (soit aux marches de l’UrverdrĂ€ngung) et qui constituent le dĂ©sir freudien (Begierde) Ă  distinguer des souhaits (WĂŒnsche), expression du refoulĂ© secondaire. Ces graphes ont Ă©tĂ© Ă  un moment pris en charge par le moi primitif (sinon le sujet serait psychotique) avant d’ĂȘtre primordialement refoulĂ©s pour constituer, privĂ©s de signification, le cƓur opaque de l’inconscient.

7  Il s’agit de la thĂšse citĂ©e de Jacques-Alain Miller.

10Cette conception valide la thĂšse Ă  laquelle nous avons dĂ©jĂ  fait rĂ©fĂ©rence et qui attribue le premier travail d’interprĂ©tation Ă  l’inconscient7.

11L’interprĂ©tation, anciennement l’« entre-prĂȘt Â», consiste Ă  « prĂȘter du sens Â» dans l’espace vide qui se trouve entre deux langues. L’interprĂšte diplomatique (le truchement, disait-on chez MoliĂšre) recueille des segments d’énoncĂ©s qu’il convertit Ă  l’intention du tiers-destinataire dans le code de celui-ci. Ce faisant, il suture la place de l’« entre Â», en produisant la signification des Ă©noncĂ©s qu’il recueille au prix de la perte entropique du sens de renonciation. L’interprĂ©tation trahit ainsi qu’elle est un refus (par impuissance) de traduction, qu’elle a donc la mĂȘme structure que le refoulement (on sait que c’est par cette formule que Freud dans la Lettre 52 dĂ©finit le refoulement). Il suffit d’imaginer ce que serait une cure analytique conduite par un analyste ignorant la langue de son patient et recourant Ă  la mĂ©diation d’un interprĂšte pour dĂ©couvrir que l’interprĂ©tation diplomatique opĂšre au service d’un moi tenu pour adĂ©quat Ă  son discours et prĂȘt Ă  sanctionner, Ă  l’occasion, ce statut d’une double dĂ©nĂ©gation :« Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Â»

12À l’envers, l’interprĂ©tation de l’inconscient conserve l’écart entre le dit et le dire, soit du contenu manifeste au contenu latent, comme elle le fait du contenu latent Ă  la source du signifiant. Elle maintient vide de signification la place de l’« entre Â» oĂč elle ne prĂȘte que du sens. Elle confirme ainsi que le sujet (de l’inconscient) qui occupe cette place ne pourra jamais sortir de l’univers du sens, qu’il ne consistera jamais dans aucun dit, mais insistera toujours dans le dire : l’inconscient interprĂšte, mais il n’y a pas d’interprĂ©tation de l’interprĂ©tation. L’interprĂ©tation de l’inconscient veut dire qu’il n’y a pas de texte originaire, que n’existe que la source du signifiant qui n’inscrit rien, qui dĂ©tient seulement la capacitĂ© donnĂ©e au sujet de pouvoir Ă©crire.

8  HĂ©raclite, fragment 93.

13Le rĂȘve permet ainsi d’apprĂ©hender ce que pourrait ĂȘtre un pur discours de l’inconscient (hors compromis avec le moi), pur discours dont l’oracle qui ne dit (λέγΔÎč), ni ne cache (χρύπτΔÎč), mais signifie (ÏƒÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) fournit le paradigme8. La parole du MaĂźtre (ÎŹÎœÎ±ÎŸ) qui est Ă  Delphes n’est ni dans le discours, ni dans le double discours. Elle est ÏƒÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”ÎčΜ, source signifiante, Ă©nonciation pure, qui dialectise le « dit Â» et le « non-dit Â» (pas de « dit Â» sans « non-dit Â»). Au nom du mĂȘme principe, le rĂȘve « signifie Â» (ÏƒÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) dans l’entre montrer/cacher : au moment oĂč il dit, il cache, au moment oĂč il traduit, il met en place le refus de traduction en quoi consiste le refoulement. L’interprĂ©tation analytique du rĂȘve n’est donc pas plus le rĂȘve que le rĂȘve n’est l’inconscient.

9  Freud, L’interprĂ©tation des rĂȘves, Paris, PUF, 1973, p. 431, n. 1 (SA, II, 486).

14L’interprĂ©tation des rĂȘves a elle-mĂȘme induit cette confusion. En se prĂ©sentant comme un catalogue de rĂ©bus, de textes Ă  dĂ©chiffrer, ce livre fondateur a pu paraĂźtre cautionner la thĂ©orie du double discours, si bien que dans une note rajoutĂ©e en 1925 Ă  la septiĂšme Ă©dition de son ouvrage, Freud a dĂ» faire une mise au point pour prĂ©ciser qu’avant la Traumdeutung on avait confondu le rĂȘve avec son contenu manifeste et que depuis sa publication certains analystes Ă©taient tombĂ©s dans l’erreur inverse en le confondant avec son contenu latent, alors que le rĂȘve Ă©tait avant tout le travail du rĂȘve9. Ce rappel Ă  l’ordre signifie que le rĂȘve ne se rĂ©duit Ă  aucun texte manifeste ou latent dont l’interprĂ©tation dĂ©livrerait au sujet une vĂ©ritĂ© de lui-mĂȘme insue. Ce principe remet, du coup, Ă  l’ordre du jour certaines Ă©vidences relatives Ă  l’entreprise analytique qui sont souvent occultĂ©es par la force de l’habitude.

10  Ibid., p. 431 (SA, II, 486).

15À lire les relations de cas que nous a laissĂ©es Freud, on dĂ©couvre que l’espace analytique est toujours exposĂ© au danger d’instaurer entre l’analyste et l’analysant une communautĂ© de travail Ɠuvrant au bĂ©nĂ©fice du moi. Lorsqu’elle fonctionne comme une traduction, l’interprĂ©tation analytique du rĂȘve met ce phĂ©nomĂšne en Ă©vidence. En Ă©tablissant la cohĂ©rence du Wunsch inconscient, c’est-Ă -dire en mettant de la signification lĂ  oĂč le rĂȘve est porteur d’une pure signifiance, l’interprĂ©tation analytique rattrape le rĂȘve au collet et le fait passer avec armes et bagages dans l’espace du moi pour Ă©laborer un discours (le contenu latent) que rien ne distingue, dĂšs lors, structuralement du contenu manifeste du rĂȘve et dont les pensĂ©es, une fois reconstituĂ©es, s’avĂšrent aussi cohĂ©rentes que celles du moi10. Ce qui est normal, puisqu’elles ont Ă©tĂ© construites dans le lieu de ce dernier. Le rĂȘve n’est plus Ă  ce moment-lĂ  l’expression du langage en acte : du seul fait qu’il est devenu objet de partage entre l’analysant et l’analyste, il fait dĂ©sormais partie de la rĂ©alitĂ© qui se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment du partage qui la constitue. Certes, le rĂȘve reste et restera toujours une voie vers l’inconscient dont il faut savoir toutefois qu’elle est frayĂ©e Ă  travers l’espace du prĂ©conscient, c’est-Ă -dire du moi. Ainsi l’analyse n’a-t-elle jamais affaire au rĂȘve en tant que tel, mais seulement au rĂȘve « converti Â» au moi. L’inconscient, en tant que tel, n’a aucun lieu pour se dire. Pour prendre la mesure de ce principe, il suffit d’imaginer ce qu’il en serait d’une partition de la NeuviĂšme Symphonie, retrouvĂ©e quelques millĂ©naires aprĂšs une catastrophe atomique par une humanitĂ© de mutants privĂ©s du sens de l’ouĂŻe qui dĂ©couvriraient de purs signes symboliques sans signification, inintĂ©grables Ă  leur rĂ©alitĂ©.

16Ainsi la Traumdeutung, qui inaugure l’épopĂ©e crĂ©atrice de Freud, rejoint-elle naturellement le MoĂŻse avec lequel le vieux lion mit fin Ă  son aventure sur la question, Ă©ludĂ©e par la pensĂ©e philosophique, qui met en jeu l’essence de la condition humaine : savoir si le sujet se fonde d’un certain nombre de significations que dĂ©livrerait la cure Ă  son terme sous la forme d’un : « Tu es cela Â», ou si en ce point il est confrontĂ© au « signe privĂ© de sens Â» (ein deutungslos Zeichen), selon la parole d’Hölderlin que nous retrouvons donc aujourd’hui en fin de partie.

UniversalitĂ© du fantasme fondamental


Richard Abibon

Ça fait longtemps que j’ai compris que mon fantasme fondamental, c’était niquerma mĂšre pour la fĂ©conder de moi-mĂȘme. C’est ce que j’ai appelĂ© l’ƒdipe archaĂŻque, lĂ  oĂč l’ƒdipe rejoint la scĂšne primitive. Je l’ai retrouvĂ© chez quelques analysants. Ça me donne uneassise raisonnable pour penser l’universalitĂ© du phĂ©nomĂšne.

Ça fait longtemps que j’ai trouvĂ© dans la mythologie chrĂ©tienne la mĂȘme structure que l’ƒdipe. Il s’agit de la lutte entre le pĂšre et le fils. Ça commence par le meurtre du fils, ratĂ©avec Isaac, rĂ©ussi avec JĂ©sus. La diffĂ©rence d’avec l’ƒdipe, c’est que ce n’est pas le fils qui gagne, c’est le pĂšre.

Ça fait longtemps que j’ai trouvĂ© dans l’histoire de Ganesh ( http://une- psychanalyse.com/Nepal_mythologies.pdf) un autre avatar de celle d’ƒdipe, dans celle deKrishna une autre version de celle de JĂ©sus.

C’est en revenant rĂ©flĂ©chir sur ce dernier mythe que j’ai tout d’un coup compris lacorrespondance entre ces mythes et, non seulement mon ƒdipe « classique », mais aussi mon fantasme fondamental. Pour dĂ©livrer le pays de Mathura, en proie Ă  la cruautĂ© d’un tyran, Vishnou choisit de s’envoyer sur terre via le ventre d’une femme qui accouchera de Krishna.Ce dernier est donc Ă  la fois le pĂšre (Vishnou) et le fils (Krishna). On dit : un avatar de Vishnou. Comme dans la mythologie chrĂ©tienne. Comme dans mon fantasme.

Que ces histoires prĂ©sentent structure commune dans des pays si diffĂ©rents en occident et en orient donne argument Ă  l’universalitĂ© de ce fantasme. Si des millions de gens y croient malgrĂ© l’étrangetĂ© de la chose, c’est bien qu’ils doivent y reconnaitre quelque chose quileur parle, quelque chose prĂ©sent en eux Ă  leur insu.

Toutes les civilisations ont leurs histoires de naissances miraculeuses. On peut toutes plus ou moins les rapporter à ce schéma fondamental. V oir : https://en.wikipedia.org/wiki/Miraculous_births

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Texte alternatif Lorem

Épisode 26 – Le contenu de l’inconscient


ls signifiant n’est pas l’essentiel de l’inconscient. Au contraire il y est plutĂŽt rare. L’inconscient contient, comme le disait Freud, essentiellement des reprĂ©sentations de choses, et parfois quelques reprĂ©sentations de mot. L’inconscient n’accompagne pas toutes les paroles du sujet, quoiqu’il dise, mais seulement lorsqu’il accepte de parler de lui. Certes le lapsus est un surgissement de l’inconscient dans le discours courant, mais reste aussi rare que le signifiant dans le rĂȘve. Et si le locuteur ne prend pas en compte ce lapsus… c’est comme si l’inconscient ne s’Ă©tait pas manifestĂ©. et il ne se manifeste certainement pas lorsqu’on parle de philosophie, de mathĂ©matiques, ou de la liste des commissions .

on trouvera mes autres vidéos sur Youtube : https://www.youtube.com/user/abibonrichard/videos?view_as=subscriber

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