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Onfray mieux d’y rĂ©flĂ©chir un peu
Commentaires , sur 8 ans, des interventions de Michel Onfray sur France Culture
vendredi 16 avril 2010,
Suite Ă un dĂ©bat autour de la psychanalyse Ă la tĂ©lĂ©vision hier soir (jeudi 15 avril 2010), Ă partir de livre de Michel Onfray (philosophe) : « Freud : le crĂ©puscule d’une idole » et du « Livre noir de la psychanalyse », virulente critique des TCC contre la psychanalyse. Jâai Ă©prouvĂ© le besoin de pousser un coup de gueule
Moi, je trouve que ça valait la peine : pour voir Ă quel point les psychanalystes prĂ©sents ne savaient pas se dĂ©fendre. Moi, jâaurais Ă©tĂ© le bon peuple devant la tĂ©lĂ©, je donnais raisons sans coup fĂ©rir Ă Onfray et aux autres.
Tout le monde nâavait que Freud Ă la bouche. Or, rĂ©pondre sur Freud , mĂȘme en disant quâil y a eu dâautres psychanalystes depuis, comme lâa fait Alain de Mijola, câĂ©tait donner raison Ă ce que dĂ©nonçaient les dĂ©tracteurs de la psychanalyse : que tout repose sur une idole, ce qui a Ă©tĂ© portĂ© Ă la puissance 10 avec Lacan. Mijola concluait mĂȘme lĂ dessus : lâhomme, il a pu avoir des faiblesses, ce quâil nous reste, câest sa pensĂ©e. Et lui, Mijola, il pense ? On dirait pas, mĂȘme sâil Ă©crit des best seller.
Non, ce quâil nous reste, essentiellement, câest sa mĂ©thode, pas sa pensĂ©e ! Sinon, ce ne serait quâun philosophe parmi dâautres ! Ce quâa dĂ©fendu Onfray dâailleurs : Freud est un philosophe parmi d’autres. Sa mĂ©thode, Ă Freud, je rappelle : on confie au rĂȘveur le soin dâanalyser ses propres rĂȘves, au sujet dâanalyser ses propres symptĂŽmes. Ce que jâaurais rĂ©pondu Ă Onfray : vous dites que la psychanalyse sâapplique seulement au « cas » de Freud, et que sa thĂ©orie nâest quâune gĂ©nĂ©ralisation abusive. Eh bien faites lâexpĂ©rience, et vous trouverez en vous mĂȘme le complexe dâĆdipe et la castration. Ăa a lâair de vous scandaliser que lâĆdipe, ce soit le dĂ©sir sexuel pour la mĂšre ; que ce ne peut ĂȘtre que la dĂ©viation dâun cas particulier, lâhomme Freud ; rassurez vous sur un forum de psychanalyse, je nâarrive pas Ă faire entendre que la castration et le phallus fĂ©minin sont parmi les fondements de ce quâon trouve dans lâinconscient. Vous nâĂȘtes pas le seul Ă ne pas vous rendre compte, vous ĂȘtes la majoritĂ©. Mais puisque vous dites que la psychanalyse nâest pas scientifique (Mijola, et lâautre, lĂ -dessus, Millet, pas mouftĂ© un mot !) : mais la science câest ça, câest retourner au laboratoire, c’est-Ă -dire sur le divan pour remettre en question ce quâil y a dans les livres, refaire lâexpĂ©rience soi-mĂȘme. Tant quâon ne dĂ©bat que des livres, Freud ou pas, on est dans un dĂ©bat entre philosophes ou entre religieux.
Câest lĂ oĂč le professeur belge Ă©tait fort : il avait fait lâexpĂ©rience, lui, il y avait cru, lui, en la psychanalyse, et il avait constatĂ© ensuite dans une enquĂȘte scientifique que des gens Ă©taient bien mieux aprĂšs une TCC ! Pourquoi on ne le croirait pas ? Il peut bien nâavoir pas trouvĂ© lâĆdipe dans son analyse, câest bien son droit. Et dâautres peuvent bien nâaccorder aucune foi au phallus fĂ©minin, Ă lâabsence de reprĂ©sentation de la fĂ©minitĂ© dans lâinconscient ! Câest bien chacun sa croyance. Mais on peut en Ă©couter quand mĂȘme certains qui sur le divan, ont trouvĂ© tout ça ! Et eux aussi, ils (elles) mĂ©ritent dâĂȘtre entendus ! Ăa, ça vient direct du labo. Câest lĂ oĂč la psychanalyse est forte : ce nâest pas une science (pas dâuniversalitĂ©), mais câest une science (chacun contribue Ă la forger au laboratoire du divan). La mathĂ©matique est entrĂ©e dans le XXĂšme siĂšcle en admettant le paradoxe : câest lĂ oĂč câest fort ! Et puis jâaurais rĂ©pondu : le maĂźtre mot de la soirĂ©e câĂ©tait: ça guĂ©rit ou pas ? Ce sur quoi
insistait les « livres noirs », Onfray et mĂȘme le journaliste : câest ce qui intĂ©resse le bon peuple qui, sâil veut guĂ©rir, a en effet meilleur temps de se diriger vers les TCC et autres EMDR : jâai une amie qui pratique ça, elle obtient de rĂ©sultats formidables en quelques sĂ©ances. Jâinsiste, câest une amie et je trouve quâelle a raison de faire ce quâelle fait. Je lui dis simplement, ce que je dis partout et que jâaurais dit Ă ces gens : mais, la psychanalyse nâest pas la mĂ©decine, donc elle ne guĂ©rit pas car elle ne sâattaque pas Ă des maladies et il nây pas de patients, car ils ne sont pas malades. Sâen tirer en disant, du bout des lĂšvres… oui, ça guĂ©rit, parfois, des petites nĂ©vroses, câest se foutre du monde. Il y a de trĂšs grandes dĂ©tresses que la psychanalyse soulage (jây inclus ce quâils appellent psychose grave, autisme…)… ça veut pas dire que ça guĂ©rit.
Mais tant que les analystes continueront Ă parler de leurs patients, de la guĂ©rison, des maladies, des catĂ©gories, nĂ©vrose, psychose et perversion, jâen passe et des meilleures, Ă©videmment, ils ne pourront pas empĂȘcher le bon peuple de croire quâil sâagit toujours de mĂ©decine. Tout simplement parce quâen employant ces termes, ils montent quâils nâont eux- mĂȘmes pas franchi le pas, ils nâont pas accompli la rupture Ă©pistĂ©mologique de la psychanalyse.
Il y avait un argument fondamental dans la bouche des TCC et surtout de ce prof belge qui avait Ă©tĂ© analyste : la doxa dit que lorsquâun symptĂŽme est guĂ©ri comme ça, par la suggestion, le comportement ou tout ce quâon voudra, il rĂ©apparaĂźt forcĂ©ment. Et eux ils disent : mais non ça ne rĂ©apparaĂźt pas ! Câest mĂȘme mieux que ça : yâa plein dâautres symptĂŽmes qui disparaissent. Ăa va de mieux en mieux !
Et pourquoi on ne les croirait pas ? Moi, je les crois. Ma copine qui pratique lâEMDR me dit la mĂȘme chose, je la crois aussi. Câest parfait : ça laisse le choix aux gens. Freud a menti sur ses « cas » ? Câest possible ; mais sur lui, non (dans lâinterprĂ©tation des rĂȘves, dans lâanalyse des actes manquĂ©s le concernant). Et ce prof belge je ne le soupçonne pas non plus de mentir sur lui et ses convictions acquises Ă travers une expĂ©rience. Câest toute la diffĂ©rence entre parler de « cas » et de parler de soi.
Mais, oui, Freud a aussi menti sur lui en faisant passer certaines analyses de lui-mĂȘme pour des analyses de « cas ». Erreur quâil faut reconnaĂźtre.
Et le choix de la psychanalyse, câest autre chose. Câest faire le choix de chercher qui on est, quel but on a dans la vie, quelle voie choisir, qu’est-ce quâon dĂ©sire, qui on aime, pourquoi, etc : rien Ă voir avec la mĂ©decine, rien Ă voir avec la maladie, rien Ă voir avec la guĂ©rison. Alors, si on reste sur le terrain de la mĂ©decine, on est foutu dâavance. MĂȘme si on se rĂ©fugie dans le vocable « thĂ©rapie » : jâai Ă©crit comme ça une longue rĂ©ponse Ă Olivier Grignon qui avait commis un truc dĂ©fendant lâanalyste comme thĂ©rapeute et rĂ©futant la rupture Ă©pistĂ©mologique (sur le site du cercle freudien). La psychanalyse, câest advenir comme sujet. Câest un peu plus exaltant que de se battre comme des chiffonniers autour de la guĂ©rison. Et le sujet c’est conflictuel. Câest pas seulement quelqu’un qui a un petit problĂšme appelĂ© « symptĂŽme » dont il veut se dĂ©barrasser : ce symptĂŽme est le tĂ©moin vivant du conflit et l’Ă©radiquer, qu’il rĂ©apparaisse ou pas, c’est Ă©radiquer une partie du sujet. En plus, il se trouve que ça soulage, la psychanalyse. Oui, jâai obtenu des rĂ©sultats moi aussi, pas toujours, pas tout le temps. Mais jâai obtenu toujours et tout le temps ce rĂ©sultat-lĂ : les gens se connaissent mieux ; ils savent mieux se diriger dans la vie sachant quâils ne peuvent justement pas tout diriger. Câest pas une guĂ©rison, ça. A mon sens, câest mille fois mieux : parfois, ça soulage bien plus que le symptĂŽme pour lequel les gens sont venus, mĂȘme si ça soulage… pas tout !
Si on ne trompe pas les gens sur la marchandise, les gens peuvent choisir : Ă condition quâon sache leur expliquer ce quâest la psychanalyse !
Vrai ou faux ?
Dâun discours Ă lâautre sur la psychanalyse
vendredi 6 août 2010
Je suis trĂšs content de ce que Michel Onfray parle sur France culture. Etant dâun naturel paresseux, je nâaurais jamais trouvĂ© lâĂ©nergie dâacheter son bouquin et surtout, de le lire. Avant de partir en vacances en faisant la cuisine, jâai eu lâoccasion de lâentendre. Au moins je vais savoir de quoi je cause quand je cause de lui.
Sous des dehors patelin et respectueux de lâadversaire, il cherche Ă donner lâimpression de quelqu’un qui a lu Freud, ce qui montre Ă lâĂ©vidence Ă quelqu’un qui lâa lu que sa lecture Ă©tait pour le moins tordue. Dâavoir enquĂȘtĂ© sur ses patients, il donne au public non averti lâimpression de dĂ©voiler quelques secrets bien gardĂ©s, alors que ce sont des secrets de polichinelle. Tous ceux qui ont un peu Ă©tudiĂ© la psychanalyse savent quel fĂ»t le destin de Dora et de lâhomme aux loups. Pour ce dernier, en particulier, tout le monde sâaccorde depuis longtemps pour dire que Freud a fait une erreur en demandant Ă la communautĂ© analytique de lui offrir une rente Ă vie. Quant Ă lâhomme aux rats, il a Ă©tĂ© tuĂ© pendant la grande guerre, et nul ne peut savoir quel aurait Ă©tĂ© son destin. Le prĂ©sident Schreber nâa jamais rencontrĂ© Freud, mais lĂ aussi tout le monde sâaccorde pour dire que son travail dâĂ©criture, son autobiographie, c’est-Ă -dire quelque chose de proche dâune psychanalyse, lui a Ă©tĂ© salutaire.
Enfin sur le petit Hans, Michel Onfray a lâair sĂ©rieusement mal renseignĂ©. Il semble nâavoir pas lu cette cauda ajoutĂ©e par Freud Ă son travail sur ce petit garçon, via son pĂšre, et dans lequel, rencontrant ce dernier devenu adulte, il put constater, Ă lâentendre, que celui-ci ne se souvenait mĂȘme pas dâavoir fait une phobie quand il Ă©tait enfant. Par ailleurs, nous savons que son ex-petit patient est devenu Ă Vienne un grand metteur en scĂšne dâopĂ©ra. Une vie tout de mĂȘme intĂ©ressante, certainement pas exempte de problĂšmes, comme toute vie, mais visiblement pas grevĂ©e par un symptĂŽme qui Ă©tait allĂ© jusquâĂ lâempĂȘcher de sortir de chez lui. Ăa, Michel Onfray, trĂšs prompt Ă dĂ©voiler les cachoteries de Freud, oublie de le dire.
En ce qui concerne les 20 cm de gaze oubliĂ©s dans le nez de Dora (Ă©tait-ce bien Dora ou est-ce que je confond avec un autre ?), oui, on peut le reprocher Ă Freud, mais pas au Freud psychanalyste : câĂ©tait le jeune Freud qui croyait encore aux thĂ©ories de Fliess sur le rapport entre les organes gĂ©nitaux et le nez. LĂ , il nâavait encore pas inventĂ© la psychanalyse.
Je dois reconnaĂźtre Ă Michel Onfray de mâavoir apportĂ© un Ă©lĂ©ment que je ne connaissais pas : il parait que Freud aurait recommandĂ© pendant longtemps lâusage dâun drĂŽle dâappareil quâon rentrait dans lâurĂštre pour se masturber avec… et ceci jusquâen 1920, c’est-Ă - dire longtemps aprĂšs lâinvention de la psychanalyse, souligne notre pourfendeur de dogmes. Nâayant aucune lumiĂšre Ă ce sujet, si quelqu’un en avait, je lui serais grĂ© de nous en apporter… a priori et vu comme ça, câest une coquecigrue, et si ça se rĂ©vĂšle vrai, on peut dĂ©noncer avec Michel Onfray de tels errements du pĂšre de la psychanalyse.
Le tintin de la pensĂ©e contemporaine nous explique tout pendant quâil a lui-mĂȘme Ă©tĂ© une victime de la croyance en Freud et en la psychanalyse : il aurait Ă©tĂ© embobinĂ© en quelque sorte, puisquâil nous dit quâil avait lu Freud en son jeune temps et lâavait enseignĂ©. Ce quâil nous raconte est ce quâil appelle un dĂ©niaisement. Il nous explique que, croyant en la psychanalyse, il aurait nĂ©gligĂ© de lire des attaques telles que Le Livre noir de la psychanalyse. Et puis, par souci Ă©thique, un jour quand mĂȘme, il lâa lu. Eh bien nous dit-il, lisez le : câest vrai.
Or, que nous dit-il de Freud et de la psychanalyse ? Si on en juge par les arguments portant sur les fausses guĂ©risons, il dit vrai partiellement, mais sans dĂ©voiler aucune information qui ne soit discutĂ©e de longue date par les psychanalystes, tout en dissimulant la rĂ©ussite que fĂ»t le petit Hans. En ce qui concerne la mĂ©thode, voici ce que nous dit le Don Quichotte de la philosophie : la psychanalyse serait une thĂ©rapeutique et Freud serait un philosophe, deux Ă©lĂ©ments que je trouve personnellement contradictoire mais passons, ça se discute. En tant que thĂ©rapeutique, ce serait le dĂ©voilement de la motion refoulĂ©e, c’est-Ă -dire la prise de conscience qui serait selon lui, le ressort de la psychanalyse, ce dĂ©voilement Ă©tant assurĂ© par lâinterprĂ©tation du psychanalyste. Or, si cela a Ă©tĂ© vrai du jeune Freud, il est largement revenu lĂ -dessus. On dirait que notre bĂ©nĂ©dictin moderne nâa jamais lu tous les articles dans lesquels Freud exprime sa prudence, voire son revirement Ă cet Ă©gard. Notamment dans lâarticle Des constructions en analyse, dans lequel il recommande de passer de lâinterprĂ©tation aux constructions qui reprennent de larges pans de la vie dâun sujet au lieu de se focaliser sur un moment de lapsus ou de rĂȘve. On dirait quâil nâa jamais lu ce moment oĂč Freud indique que ce qui compte nâest ni le dĂ©voilement, ni la prise de conscience, mais le fait que lâintervention de lâanalyste permette au sujet dâamener du nouveau matĂ©riel. On dirait quâil nâa jamais lu ces passages fondamentaux de LâinterprĂ©tation des rĂȘves et de Lâintroduction Ă la psychanalyse, dans lesquels il dit que câest Ă lâanalysant quâon confie lâinterprĂ©tation. Ă sa dĂ©charge, je dois dire que je nâai pas beaucoup vu de psychanalystes se rĂ©fĂ©rer Ă ces passages. A vrai dire aucun… mais bon, pour quelqu’un qui se targue dâĂȘtre sorti de la vulgate pour se plonger dans les textes, on se demande avec quel Ă©quipements de prĂ©jugĂ©s il sây est plongĂ©. La vulgate rĂ©pandue par les psychanalystes eux-mĂȘmes ?
Quoi quâil en soit, en ce qui concerne sa façon dâavoir lu Freud, au niveau de ce quâest la psychanalyse, notre mangeur de livres qui nâa jamais tĂątĂ© du divan a tout faux. Cerise sur le gĂąteau, cette apprĂ©ciation de Freud Ă la fin de sa vie : « la psychanalyse est plus une mĂ©thode dâexploration de lâinconscient quâune entreprise thĂ©rapeutique ». AprĂšs avoir beaucoup insistĂ©, il est vrai, sur lâaspect thĂ©rapeutique de la psychanalyse qui avait Ă©tĂ© longtemps son souci, câest pour le moins une honnĂȘte reconnaissance de ce que la psychanalyse nâest pas la panacĂ©e que lâon dit quâil aurait dite. Mais câest bien plus que ça : en tant que mĂ©thode dâexploration de lâinconscient, câest une entreprise dans laquelle un sujet se met au monde, ce qui nâest pas une panacĂ©e en effet, un sujet Ă©tant forcĂ©ment divisĂ© et donc obligĂ© de se nantir de formations de compromis qui font que la guĂ©rison, si elle survient, ne le fait que de surcroit. Ce nâest pas un bĂ©mol, câest au contraire la reconnaissance de ce que lâanalyse est autre chose quâune branche ratĂ©e de la mĂ©decine. Et donc, juger cette nouvelle discipline Ă lâaune thĂ©rapeutique est une erreur de champ, qui passe sous silence le fait quâil peut ĂȘtre salutaire, pour un sujet, de confier son destin Ă dâautres mains que mĂ©dicales, le but et les mĂ©thodes de la psychanalyse Ă©tant autre, tout en Ă©tant plus adaptĂ©s Ă ce que reprĂ©sente la lutte dâun sujet pour conquĂ©rir sa place dans le monde. Il ne sâagit pas dâĂ©radiquer un bobo.
Jâai vu de grands auteurs bien plus connus que moi avaient dĂ©jĂ Ă©crit dâimpressionnants volumes contre Michel Onfray. Je ne les ai pas plus lus que lâauteur qui nous fait Ă©crire ainsi, et je ne prĂ©tends pas apporter grand-chose, juste que câest ma rĂ©action personnelle Ă ce que jâai personnellement perçu dâun confĂ©rencier entendu sur France Culture, quâil faut remercier de nous donner lâoccasion de lâĂ©couter.
On trouve son livre dans le monoprix en bas de chez moi. Câest dire la popularitĂ© de lâhomme. On nây trouve par contre aucun ouvrage de psychanalyse pour contrebalancer, tandis que de nombreux psychanalyste sâexpriment rĂ©guliĂšrement sur la radio culturelle française. Nous sommes lĂ devant un phĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ©, oĂč tout est jugĂ© Ă lâaune de la mĂ©decine et du pouvoir thĂ©rapeutique, de cette derniĂšre, nouvelle religion de masse. Comme disait Freud : on ne peut pas discuter avec un croyant. On peut lui laisser sa croyance, ce en quoi nous nous distinguons justement du champ religieux.
Je nâai encore pas parlĂ© de lâefficacitĂ© symbolique que notre bon rat de bibliothĂšque, qui a lu LĂ©vi Strauss, reconnait volontiers. Oui, dit-il, la psychanalyse peut avoir un effet (il est tolĂ©rant lâhomme, il se paie mĂȘme le luxe dâĂȘtre nuancĂ© !). La psychanalyse a un effet dit- il, mais ce nâest rien dâautre quâun effet placebo : autrement dit, ce nâest pas sĂ©rieux, quoi ! On sait en effet en quel mĂ©pris la mĂ©decine tient lâeffet placebo. Ce nâest pas noble, ça ne fait pas vendre du mĂ©dicament. Câest encore un indice de lâaune Ă laquelle est mesurĂ©e la psychanalyse. Eh bien oui, lâeffet de la psychanalyse, câest un effet placebo ! Câest dans le transfert que ça se passe, on ne cesse de le claironner depuis que Freud sâen est aperçu. Câest ça qui est formidable justement ! Et câest Ă un psychanalyste, Michael Balint, quâon doit la dĂ©couverte de cet effet : il nâen Ă©tait pas moins mĂ©decin, et des gens comme lui, Ă cheval sur les deux champs, peuvent ĂȘtre grandement remerciĂ©s. Quâon puisse Ă©marger Ă deux disciplines diffĂ©rentes nâautorise pas Ă les confondre.
Oui, la psychanalyse marche en tant quâefficacitĂ© symbolique, au mĂȘme titre que les TCC, lâEMDR, les mĂ©dicaments psychiatriques et bien dâautres soi-disant nouveautĂ©s qui seraient censĂ©es renvoyer la psychanalyse Ă un passĂ© poussiĂ©reux. Ce sont toutes ces techniques dites nouvelles qui y sont, dans le passĂ©, ne se rendant pas compte que, toutes, elles ne sont que des variantes de la mise en Ćuvre de la suggestion dĂ©veloppĂ©e dans lâhypnose et remise au gout du jour dans le siĂšcle des lumiĂšres par Messmer et son baquet. On doit Ă Freud dâavoir fait le pas de laisser tomber la facilitĂ© de la suggestion â qui prĂ©sente en effet une certaine dose dâefficacitĂ© â pour se lancer dans la dĂ©couverte des mĂ©canismes Ă lâĆuvre dans cette efficacitĂ©, soit : le transfert et lâinconscient. Or, entre la suggestion (soyez guĂ©ri !) et la psychanalyse (qui ĂȘtes-vous ?) il y a un abĂźme qui ne permet pas de confondre lâun avec lâautre, ni de mesurer lâun avec les valeurs de lâautre.
Richard Abibon.
lundi 9 août 2010
Science et pas-science
Je viens dâentendre encore une confĂ©rence de Michel Onfray par hasard, sur France- Culture, cette fois en sortant le linge de la machine. Celle-ci Ă©tait consacrĂ©e aux contradictions de Freud. Freud a dit ceci et puis il a dit le contraire ; câest pas sĂ©rieux, hein ?
Pourtant je me rappelle que dans la premiĂšre confĂ©rence que jâai entendue, Michel Onfray disait : jâai cru en la psychanalyse, je lâai mĂȘme enseignĂ©e. Alors ? je vous laisse conclure.
AprĂšs, on peut entrer dans lâexamen concret de ces contradictions.
Exemple, dans certains textes, Freud dit (dixit Michel Onfray) quâil faut payer pour ĂȘtre guĂ©ri, et plus on paie cher, plus on a intĂ©rĂȘt Ă finir son analyse vite, pour que ça cesse de coĂ»ter. Dâun autre cĂŽtĂ©, il dit : on peut parfaitement faire de lâanalyse gratuite dans les dispensaires. Notre parangon de justice en dĂ©duit ce quâil appelle le cynisme de Freud : pour que la psychanalyse soit efficace, il faut payer, donc venez Ă mon cabinet. Dans les dispensaires, si câest inefficace, ce nâest pas mon problĂšme. Ainsi traduit-il la pensĂ©e de Freud, en son langage. Or, il oublie encore une fois de dire que Freud avait rĂ©pondu Ă la question : « pourquoi doit-on payer une analyse ? » par ce simple constat dâĂ©vidence : parce que lâanalyste a besoin dâargent. Câest vrai de tout travailleur, il est simplement honnĂȘte de ne pas lâocculter. Maintenant, quâil y ait dans certaines analyses (je ne dis pas dans toutes) des problĂšmes de dettes symboliques qui se rĂšglent par lĂ , câest possible mais ce nâest pas une rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Il y a toujours erreur Ă faire dâun procĂ©dĂ©, utile en son temps, un dogme systĂ©matique. Mais il est vrai que la plupart des analystes exerçant en privĂ© veillent beaucoup Ă ce que les gens paient le plus cher possible ; câest de leur intĂ©rĂȘt, mais quand ils en parlent, ils mettent surtout lâaccent sur la dette symbolique, option que, perso, je conteste, faisant des prix adaptĂ©s aux revenus de chacun. Lâessentiel de mon travail Ă©tant en dispensaire et gratuit, jâai pu mesurer depuis des annĂ©es Ă quel point il peut ĂȘtre erronĂ© de systĂ©matiser cette affaire de dette symbolique. Justement : elle est symbolique, la dette !
Bref, je ne me fais pas une opinion sur ma pratique de la psychanalyse seulement Ă la lecture de Freud. Et ça, Freud lui-mĂȘme le prĂ©conisait : quâaprĂšs lui, on invente.
Autre contradiction soulevĂ©e par notre logicien en herbe, la nature de lâinconscient : selon certains textes câest du pur psychique, selon dâautres textes, câest du neuronal. Pour cette derniĂšre option, il fait allusion à « lâEsquisse pour une psychologie scientifique ». Or, il y a belle lurette, notamment grĂące Ă Lacan, que nous avons appris une lecture possible de ce texte en termes de lettres et de signifiants. Oui, lâinconscient câest du pur psychique, et Freud a mis du temps Ă sâen apercevoir. Oui, il sâest contredit, c’est-Ă -dire simplement quâen avançant, comme notre maturant en philosophie, il a dĂ©couvert autre chose… que pourtant on peut lire en filigrane, Ă©crit Ă son insu dans ses premiers textes. Autrement dit, il y a quand mĂȘme une cohĂ©rence au-delĂ de lâapparence de contradiction, Ă condition de ne pas lire les textes au pied de la lettre, mais, comme Lacan, dâen dĂ©couvrir lâesprit.
Certes, Freud sâest pris Ă rĂȘver un jour, au coin dâun texte, au jour oĂč des mĂ©dicaments pourraient rĂ©gler tous les problĂšmes des nĂ©vroses, rendant la psychanalyse inutile. Alors, nous dit notre pharmacologue en gestation, ça veut dire que Freud nâa pas perdu lâidĂ©e que lâinconscient Ă©tait du pur physique, car, si une molĂ©cule peut guĂ©rir une nĂ©vrose câest bien quâelle est purement physique. Ben lĂ , il a raison. Aujourdâhui encore, on voit un jonglage incroyable entre mĂ©dicaments et psychanalyse qui montre que les analystes dâaujourdâhui sont pris dans ce double langage. Personnellement je ne suis pas pour : oui, lâinconscient, câest du pur psychique, câest un effet du langage et de lâhistoire de chaque sujet, câest la source des nĂ©vroses et des psychoses, ce nâest donc pas une molĂ©cule, quelle quâelle soit, qui peut y apporter solution. Un sujet, le dĂ©sir, ce nâest pas un effet de molĂ©cules, ce nâest pas un effet du trajet de lâinflux nerveux dans les neurones. Câest ce que je lis dans toute lâĆuvre de Freud, jusque dans son concept de pulsion assumĂ© par lui comme somato-psychique, mais quâil dĂ©crit, Ă son insu encore une fois, comme pur effet de grammaire (passif, actif, rĂ©flexif).
De lĂ dĂ©coule, toujours selon notre Ă©pistĂ©mologue improvisĂ©, la contradiction entre science et non science : dâun cĂŽtĂ© « Lâesquisse pour une psychologie scientifique », de lâautre, des hypothĂšses, des hypothĂšses dites hypothĂšse mais qui deviennent vĂ©ritĂ© dans les pages qui suivent, bref, un discours incohĂ©rent et contradictoire. Certes, il y a lĂ une contradiction. Freud sâest toujours voulu scientifique, câĂ©tait lâidĂ©ologie de son Ă©poque et câest toujours la notre. Il a donc tentĂ© de faire science, notamment en ayant lâhonnĂȘtetĂ© de dire quand il pensait sâĂȘtre trompĂ© et quand il changeait de discours ; notre charcutier de la pensĂ©e contemporaine prend mĂȘme pour preuve de contradiction lâexistence des deux topiques, dans un discours qui semble dire : le bonhomme, il ne sait pas ce quâil veut, il ne sait pas oĂč il va. Or, ces deux topiques par leurs existences sont trĂšs riches et permettent de faire jouer de nombreuses nuances dans lâapprĂ©ciation des phĂ©nomĂšnes dĂ©crits. Elles ne tĂ©moignent pas de
contradiction, car elles sâimbriquent lâune dans lâautre comme la thĂ©orie newtonienne sâinscrit dans la thĂ©orie dâEinstein.
Il est vrai quâil a fallu attendre Lacan â et encore, le Lacan tardif – pour comprendre ceci : la psychanalyse est science et pas-science en mĂȘme temps. Car la psychanalyse est le lieu oĂč se dĂ©voile le paradoxe, source de lâinconscient : câest la raison mĂȘme de soutenir ce paradoxe au niveau Ă©pistĂ©mologique afin de situer correctement la psychanalyse. En ce sens, la psychanalyse rejoint ce quâon avait appelĂ© un temps la reine des sciences, les mathĂ©matiques. Car cette discipline a rencontrĂ© le mĂȘme problĂšme que la psychanalyse, Ă la mĂȘme Ă©poque oĂč Freud dĂ©couvrait lâinconscient : le paradoxe que Russel, Whitehead et Hilbert, ont tentĂ© dâĂ©radiquer, au mĂȘme titre que le jeune Freud tentait dâĂ©radiquer le symptĂŽme, fruit du paradoxe de lâinconscient.
Le thĂ©orĂšme de Gödel est venu apporter un dĂ©menti cinglant aux puristes des mathĂ©matiques : on ne peut Ă©radiquer le paradoxe. Ce nâest mĂȘme pas un mal dont il faut sâaccommoder, câest une nĂ©cessitĂ© du systĂšme. Freud sâest retrouvĂ© devant le mĂȘme constat qui lâa amenĂ© Ă lâinvention de la pulsion de mort. Avec Lacan nous savons Ă prĂ©sent quâil sâagit du symbolique lui-mĂȘme c’est-Ă -dire du systĂšme, comme le systĂšme des mathĂ©matiques. Autrement dit, ce thĂ©orĂšme, conjointement Ă la dĂ©marche de Freud, nous fait perdre lâillusion dâun monde parfait, et dĂ©nonce par avance les illusions entretenues par les « nouvelles thĂ©rapies ». Plus largement, il dĂ©nonce lâillusion dâune science qui serait « toute ». MĂȘme la science, au niveau des fondements et de ses limites, nâest « pas-toute ».
Cela, notre ignorant de lâhistoire des mathĂ©matiques nâen souffle mot.
Enfin, un Ă©lĂ©ment du discours de notre lecteur assidu des correspondances mâembĂȘte fort. Jâavais lu le « Psychanalyse et occultisme » de Freud, dans lequel ce dernier se montre trĂšs prudent, examine les faits quâil a Ă©tĂ© amenĂ© Ă connaĂźtre et en conclu que, en lâĂ©tat des connaissances, il nây a pas de raison de croire en la transmission de pensĂ©e, la tĂ©lĂ©kinĂ©sie et autres coquecigrues. Ăa me convenait, et puis, patatras, notre fouineur de premiĂšre trouve dans la correspondance de Freud des lettres oĂč il indique quâil y croit, mais quâil ne faut pas le dire en public. Eh bien, ça ne me va pas du tout ; lĂ , sâil sâavĂšre que Michel Onfray dit vrai, je ne suivrai pas Freud sur ce terrain lĂ , pas plus que sur sa rĂȘverie de mĂ©dicaments miracles.
Jâen ai autant au service de Lacan dâailleurs, dont je reconnais lâapport fondamental qui fĂ»t le sien, mais que je conteste vigoureusement sur certains plans. On peut aussi sâautoriser Ă penser, non ? Câest la dimension non religieuse de la psychanalyse, qui fait que nous ne sommes pas lĂ pour accepter un dogme en son entiĂšretĂ©, mais pour examiner, critiquer, argumenter, et avancer, avec le doute Ă©pistĂ©mologique pour guide permanent.
10 aout 2010
Comment ai-je pu oublier ? Il y a aussi cet inĂ©narrable Ă©pisode sur la nature fĂ©minine… dâaprĂšs notre chevalier de lâĂ©galitĂ©, pour Freud, les femmes nâont pas de pĂ©nis, vous vous rendez compte ? Et, consĂ©quence qui nous est dĂ©taillĂ©e avec dĂ©lices : la femme, pour Freud est infĂ©rieure Ă lâhomme. Si, si, il lâa dit comme ça. Onfray, pas Freud. Il se trouve que, compte tenu de lâĂ©poque machiste Ă laquelle vivait Freud, on nâa pas vu plus ardent dĂ©fenseur de la cause fĂ©minine Ă ce moment-lĂ . Non par idĂ©ologie rĂ©formatrice, il ne mange pas de ce pain lĂ , mais parce quâil sâest bien aperçu que ces histoires de phallus et de castration, il sâen est aperçu le premier, ce sont des enfantillages. Mais dâun cĂŽtĂ©, ces enfantillages, sâils sâaccrochent, crĂ©ant inhibitions, symptĂŽmes, et angoisses, dâun autre cĂŽtĂ©, lorsquâon cesse de les dĂ©nier, ils permettent de se rendre compte que ce nâest nullement une question dâessence de lâhomme et de la femme, mais de rapport inconscient. En tout cas, on doit Ă Freud quelques belles pages de dĂ©fense et illustration de la cause fĂ©minine, notamment en faisant admettre Ă un monde Ă©bahi que lâhystĂ©rie nâest pas quâune affaire de femme.
Il me souvient ici dâune critique adressĂ©e cette fois par Luce Irigaray il y a dĂ©jĂ fort longtemps ( Speculum de lâautre femme ), dĂ©nonçant le machisme de Freud dans ce texte oĂč il dit, selon Irigaray : « la femme est essentiellement masochiste ». Il suffit de se rendre au dit texte pour se rendre compte que Freud dit : « le masochisme est essentiellement fĂ©minin ». Et de donner en contexte des exemples masculins du dit masochisme. Masculin et fĂ©minin ne se confondent pas avec homme et femme : voilĂ une subtilitĂ© qui a Ă©chappĂ© Ă bien des idĂ©ologues.
A propos de femmes, jâai aussi oubliĂ© un autre point gĂȘnant. Autre contradiction soulignĂ© par notre dĂ©fenseur des familles en dĂ©tresses : dâun cĂŽtĂ© Freud recommande de ne pas accepter en analyse les membres de sa famille et ses proches, dâun autre, il psychanalyse sa propre fille. Oui, lĂ non plus, ça le fait pas. Sur ce point, et sur ce point seulement, dâaccord avec vous, Michel Onfray.
2011
09/08/2011
Les années passent et les étés reviennent, immuablement marqués par la présence envahissante de Michel Onfray sur France culture.
Je viens dâĂ©couter Michel Onfray sur France culture ; encore une fois je suis Ă©patĂ© de la lecture quâil fait de Freud, cette fois en comparaison avec la lecture quâil fait de celle quâen a faite Reich. Une lecture totalement tendancieuse qui fait de ses confĂ©rences une vĂ©ritable tribune de dĂ©sinformation. Ce que nous entendons revient Ă peu prĂšs Ă ceci : Freud est un bourgeois conservateur, pessimiste et antipathique, adversaire de tout progrĂšs social. Il nous cite ces passages de Freud dans lesquels il est question de la nĂ©cessitĂ© du paiement pour allĂ©ger la dette symbolique du patient. Il est vrai que câest repris Ă lâenvi par les psychanalystes contemporains. Mais il oublie de citer cette premiĂšre phrase de Freud, au moment de lâexamen de ce thĂšme : Freud, avec honnĂȘtetĂ©, dit que, tout simplement, le psychanalyste doit se faire payer parce quâil a besoin de vivre. Quand on travaille en privĂ©, câest ainsi. Quâil y ait ajoutĂ© la question de la symbolique, câest vrai, et câest vrai aussi que câest faux. Jây reviendrai, non sans avoir rappelĂ© auparavant que Freud appelait de ses vĆux la crĂ©ation de dispensaires oĂč la collectivitĂ© prendrait en charge ceux qui ne peuvent se payer une analyse. Quand on y rĂ©flĂ©chit, on se rend compte que câest contradictoire : si le paiement est nĂ©cessaire Ă la guĂ©rison, comment penser lâefficacitĂ© analytique de tels dispensaires ? Freud sâĂ©tait contentĂ© de juxtaposer ses deux remarques contradictoires. Il nâavait, bien sĂ»r, pas de solution. Et, ça câest moi qui le dit, il avait peut-ĂȘtre compris lâimpossibilitĂ© de se sortir parfois de la contradiction lorsquâelle se prĂ©sente. Mais Onfray en fait une prise de position anti progrĂšs social visant Ă rĂ©server la psychanalyse aux riches et Ă prĂ©server lâordre social.
Nous sommes aujourdâhui des milliers Ă pratiquer la psychanalyse dans de tels dispensaires, et si nous nâĂ©tions pas efficaces, je me demande qui viendrait nous consulter. Or nos consultations dĂ©bordent. Tous les jours, jâai des tĂ©moignages de gens qui me disent avoir besoin de leur sĂ©ance et de sâen sortir nettement mieux avec cela, quoiqu’ils ne payent rien du tout. ForcĂ©ment, ça, je peux le dire, car mon quotidien est assurĂ© grĂące au salaire que me verse la fonction publique. Je nâai pas la nĂ©cessitĂ© de justifier des prix de sĂ©ance exorbitants. Sur ce plan, Onfray a raison, mais ce sont plutĂŽt ceux qui sâappuient sur ses rĂ©flexions et celles de
ses Ă©pigones qui tentent aujourdâhui de couper les ailes Ă la psychanalyse dans les dispensaires.
Quant au pessimisme de Freud quâOnfray oppose Ă lâoptimisme de Reich, il le fait reposer sur la pulsion de mort. Concept terriblement mal compris, par de nombreux psychanalystes ; on peut donc en faire difficilement le grief Ă Onfray. Câest lĂ quâon voit quâil suffit dâun iota dans la lecture dâun texte pour lâentendre de lâoreille gauche ou de lâoreille droite surtout si on considĂšre que tout est politique. Ce qui donc, rend sourd. Selon Onfray, la pulsion de mort est un concept biologique, câest inscrit dans le vivant, dans les cellules, dit-il mĂȘme, et le projet du vivant, câest de retourner Ă la mort. Câest en partie vrai que Freud lâa Ă©crit, sauf que lorsque Freud amĂšne ce concept, câest Ă la suite dâun triple constat clinique quâil expose en tĂȘte de son texte, ce que Michel Onfray oublie de citer. Il ne cite que le dĂ©veloppement que Freud opĂšre aprĂšs ce constat et que le pĂšre de la psychanalyse met bien sous le registre de la pure spĂ©culation. Il ne dit pas comme ça, de maniĂšre affirmative : câest dans les cellules. Ăa, câest la lecture dâOnfray. Il ajoute que câest lĂ dessus que Reich sâinsurge, et semble partager la rĂ©volte de ce dernier.
Or, il y a une tout autre lecture possible de Freud, en lui laissant ses spĂ©culations, puisquâil les a posĂ©es ainsi, mais en sâappuyant sur son triple constat clinique qui, lui, est incontournable et que la moindre pratique, de nos jours, confirme avec Ă©clat. Cette lecture est celle de Lacan : la pulsion de mort nâa rien Ă voir avec le biologique, puisquâil sâagit du symbolique quand il est muet. Je parle du jeu du fort-da qui Ă aucun moment ne vient dans le discours de Michel Onfray. Il nây a pas besoin de sâinsurger contre Freud pour cela. Il suffit dâen proposer une autre lecture.
Michel Onfray reproche ainsi Ă Freud son pessimisme envers les grandes luttes sociales de son temps, en accentuant son caractĂšre bourgeois et conservateur. Il oublie de dire que ce pessimisme allait tout autant Ă lâencontre des rĂ©gimes autoritaires. Il faut se rappeler son texte essentiel sur la psychologie des foules. Celles-ci, pour Freud, sont aussi bien de droite que de gauche. Il ne sâintĂ©resse quâau mĂ©canisme et il constate quâil est bien le mĂȘme partout, dans son analogie avec lâhypnose : le suivisme aveugle dâun leader, et les consĂ©quences destructives que ça peut prendre. Ăa nâempĂȘche pas Michel Onfray dâassĂ©ner : Freud soutien les rĂ©gimes autoritaires. Et le bon peuple dâapplaudir : Onfray met en Ćuvre. Mais alors pourquoi les nazis brĂ»laient-ils les livres de Freud ? Mais alors que voulait donc la gestapo Ă ce vieil homme, en 1938 ? Il nây a Ă©chappĂ© que de justesse, grĂące Ă lâintervention conjuguĂ©e et appuyĂ©e de Marie Bonaparte et des ambassadeurs français et amĂ©ricains.
Autre argument dâOnfray (je ne vais pas tous les aborder) il critique la clientĂšle de Freud, composĂ©e seulement de riches qui ont les moyens de se payer une analyse. Freud ne connait pas les pauvres, dit-il. De plus, ajoute-t-il, Freud est un homme du passĂ© qui ne sâintĂ©resse quâau passĂ©, vivant entourĂ© de statuettes Ă©gyptiennes. Onfray en dĂ©duit une fascination de Freud pour la mort. Câest un peu vite dit. Moi, je dis, par exemple : une fascination pour les mythes, car ils correspondent Ă ce que Freud entend sur son divan. Donc Ă un actuel qui donne argument pour lâexistence dâinvariants structuraux, ce que critique vivement Onfray, enfourchant la critique de Reich qui, lui, est un homme qui sâintĂ©resserait Ă lâhistoire contemporaine. Ainsi fait-il de Freud un homme de cabinet et un rat de bibliothĂšque qui ne voit pas ce qui se passe dehors.
Mais que fait Onfray lui-mĂȘme ? Toute sa critique est purement littĂ©raire. Il ne sâappuie sur aucune pratique autre que celle des livres. HĂ©las, la plupart des psychanalystes contemporains tombent aussi sous le coup de cette critique. Il nous dit, pour faire une psychanalyse, il faut certes dâabord ĂȘtre riche mais aussi ĂȘtre cultivĂ© et pouvoir ainsi se rĂ©fĂ©rer Ă Sophocle et Ă Shakespeare, comme Freud et ses patients. Câest un reproche lourdement assĂ©nĂ© par dâautres adversaires de la psychanalyse qui proposent des mĂ©thodes corporelles diverses et variĂ©es. Or, je peux tĂ©moigner dâune pratique, et dans cette pratique, dâavoir
toujours eu une certaine propension Ă faire prĂ©valoir lâexpĂ©rience du terrain Ă celle de mes lectures. Cette expĂ©rience, 34 ans en dispensaire, mâa mis en prĂ©sence de foules dâouvriers, de femme de chambres, de petits commerçants, de chĂŽmeurs de longue durĂ©e, et enfin de dits- autistes ne disposant mĂȘme pas de ce bagage essentiel, le moindre trognon de parole. Je peux dire avoir retrouvĂ© partout la fameuse structure, Ćdipe et castration, Ă condition de lâabstraire avec un peu de topologie. Jâen dĂ©duis – oui câest une dĂ©duction pas un postulat a priori issu de mes lectures- Ă une indĂ©pendance de cette structure par rapport Ă lâhistoire, Ă la gĂ©ographie, Ă la classe sociale et aux moyens financiers.
Et je ne dis pas quâil faut le prendre comme un dogme immuable. Ăa se discute, car il faut se mĂ©fier de tout « dernier mot » sur un sujet de la mĂȘme façon que des « grands principes ». Je dis juste quâil y a une furieuse aversion dâOnfray pour Freud, pour quâil fasse ainsi valoir systĂ©matiquement un cĂŽtĂ© du personnage sur un autre.
Encore un mot sur une assertion dâOnfray qui mâa fait bondir : Freud aurait, dans toute son Ćuvre, combattu vigoureusement lâhomosexualitĂ©, le droit au bonheur, la libĂ©ration sexuelle, le principe de plaisir. Je nâai jamais lu Freud ainsi sur aucun de ces points.
Le principe de plaisir : pour Onfray, Freud aurait dit : il faut le sacrifier au nom du principe de rĂ©alitĂ©. Moi, jâai lu que Freud sâĂ©tait rendu compte que tout sujet sâaperçoit quâil faut parfois, pour parvenir au plaisir, accepter le dĂ©tour par un principe de rĂ©alitĂ©. Câest pas du tout la mĂȘme chose, câest mĂȘme le contraire. Il est vrai que lorsquâon entend le discours de certains psychanalystes contemporains sur la jouissance, qui semble un principe Ă combattre absolument, on ne peut pas lui donner totalement tort.
Sur la libĂ©ration sexuelle, il mâa toujours semblĂ© lire dans Freud quâil trouvait les mĆurs de son temps trop rigides, mais quâil Ă©tait pessimiste sur une libĂ©ration totale, car le refoulement, sâil est un effet de la civilisation, est surtout le produit de pulsions contradictoires, issues de cette structure, Ćdipe et castration. Nous avons maintenant le recul pour le constater : dans une certaine mesure, la libĂ©ration sexuelle a eu lieu et elle nâa pas libĂ©rĂ© lâhumanitĂ© de ses nĂ©vroses, elle nâa fait que dĂ©placer le problĂšme.
En ce qui concerne lâhomosexualitĂ©, Onfray pense avoir lu quâil sâagissait dâune fixation Ă un stade antĂ©rieur Ă la castration, ce que Freud nommerait perversion et aurait donc combattu vigoureusement. Il oublie encore une fois lâessentiel : que Freud a ajoutĂ© que tout enfant Ă©tait un pervers polymorphe et que lâinconscient Ă©tait lâinfantile en nous. Je ne vois pas au nom de quoi il aurait combattu quoi que ce soit, si ce nâest Ă sortir la psychanalyse dâune vision du monde, en la laissant autant que possible dans une neutralitĂ© bienveillante.
La progression du discours dâOnfray, toujours calme, toujours truffĂ© de citations, apparemment hyper documentĂ©, se refusant Ă tout extrĂ©misme, contribue Ă dissimuler dans sa forme, le fait de tous ces oublis que jâai Ă©tĂ© obligĂ© de rĂ©parer afin de remettre un peu les pendules Ă lâheure. Mon travail nâest ici que minuscule par rapport Ă tout ce quâil faudrait faire pour rĂ©pondre Ă Michel Onfray ; malheureusement ma voix est si petite, par rapport aux portes voix dont il dispose. Au moins aurais-je rĂ©agis dans ma petite mesureâŠ
13/08/2011
Je ne vais pas me fendre dâun nouvel article Ă chaque confĂ©rence de Michel Onfray. Juste quelques Ă©lĂ©ments issus des deux derniĂšres. Lâune dâelle Ă©tait consacrĂ©e Ă la critique faite par Reich Ă lâĂ©gard de « Totem et tabou ». Je ne vais pas reprendre une Ă une les 12 « remarques » soigneusement Ă©grenĂ©es, car toute lâargumentation tient Ă prendre le mythe freudien pour une rĂ©alitĂ© et Ă la critiquer au nom de la rĂ©alitĂ©. Il agit ainsi de la mĂȘme maniĂšre quâĂ lâĂ©gard de la pulsion de mort en la prenant pour une rĂ©alitĂ© biologique alors que Freud la posait comme pure spĂ©culation. En effet, Freud pose son histoire de meurtre primitif du pĂšre clairement comme un mythe, c’est-Ă -dire une histoire purement inventĂ©e mais reflĂ©tant la
structure de la sociĂ©tĂ© humaine, non seulement en fonction de ce quâapporte lâanthropologie mais aussi la psychanalyse. La critique avancĂ©e par Reich consiste Ă dire : Freud pose que la sociĂ©tĂ© originaire est patriarcale, or, câest faux, nous savons quâelle a Ă©tĂ© matriarcale. Dâabord ça se discute, ensuite ça nâa aucune importance puisquâil ne sâagit pas de palĂ©ontologie, mais de mythe. Autre argument : Freud pose cette horde comme unique. Or il est clair quâil y a eu plusieurs peuplades humaines Ă©parpillĂ©es un peu partout ; le meurtre du pĂšre nâa pu se produire partout ni partout Ă lâidentique. Dâabord ça se discute aussi, ensuite mĂȘme chose : on vous parle dâune horde MYTHIQUE, pas de la rĂ©alitĂ© de ce que furent les premiers hommes. Et ainsi de suite : le banquet cannibale et sa succession, la consommation des animaux du sacrifice et du corps du christ ne concernent pas le meurtre du pĂšre : les hommes avaient faim et avaient besoin des animaux pour se nourrir, donc lâanimal devient un dieu parce quâil nourrit.
Ce qui est posé sur le plan du fantasme (un mythe est un fantasme collectivement partagé) est dénoncé avec des arguments historiques et économiques.
Câest le mĂȘme dĂ©bat quâentre crĂ©ationnistes et Ă©volutionnistes. Les crĂ©ationnistes croient Ă la rĂ©alitĂ© dâun mythe et les Ă©volutionnistes leur rĂ©pondent quâils ont tort au nom de la rĂ©alitĂ© historique. On nâest pas sur le mĂȘme plan mais on croit y ĂȘtre, dâoĂč un malentendu fondamental.
Ceci dit on retrouve la mĂȘme chose encore au sein des psychanalystes : il y en a pour dire encore, au nom dâun fĂ©minisme de bon aloi : cette histoire de castration, câest des coquecigrues freudiennes ; nous, nous dĂ©passons le roc de la castration nous allons plus loin : enfin ! La femme nâa pas de pĂ©nis, mais elle a un sexe fĂ©minin tout Ă fait bien formĂ© donc nous voyons bien que les thĂšses freudiennes ne sont que des bĂȘtises issues de son milieu bourgeois et de son Ă©poque. Câest exactement lâargumentation de Reich. Câest lâargument des gens qui nâont pas pu faire la diffĂ©rence entre le fantasme et la rĂ©alitĂ© et qui, dans ce cadre, ne veulent rien entendre du fantasme.
Ceci dit Ă la fin de sa derniĂšre confĂ©rence de vendredi jâai notĂ© chez Michel Onfray un certain athĂ©isme de bon aloi. Il nous rappelle lâĂ©tymologie de « paĂŻen » : ça viendrait de pagan qui viendrait de « paysan ». Le paĂŻen, câest le paysan qui interprĂšte la nature en voyant des dieux partout. Peu mâimporte la justesse de lâĂ©tymologie, je trouve que ça prĂ©sente quelque bon sens. La culture, nous dit-il, elle vient de lĂ , elle vient de lâagriculture, qui est en effet au fondement des civilisations. On cesse de voir la rĂ©alitĂ© comme elle est, mais on lâinterprĂšte, on en fait des reprĂ©sentations : ça, câest tout simplement le passage au langage (câest moi qui ajoute, lĂ ). Mais câest utile, parce que câest aussi comme ça quâon a fini par comprendre que pour que la terre produise, il faut lâensemencer et y amener de lâeau, dâoĂč politique dâĂ©conomie des semences et techniques dâirrigations. Avec toute la mythique sexuelle quâon pourra y ajouter ou qui lâaura prĂ©cĂ©dĂ©e, ça je nâen sais rien (ça aussi, câest moi qui ajoute).
Or nous dit Michel Onfray tout change avec les monothĂ©ismes : la culture cesse dâĂȘtre agriculture, mais culture du livre. On passe sa vie Ă interprĂ©ter, non plus la nature, mais le livre.
Eh bien, câest surtout cela quâil combat en combattant la psychanalyse : câest quâelle est devenue une religion dogmatique du livre. Câest pourquoi il attaque le Livre, lâĆuvre de Freud. Et lĂ , il a raison, non de sâattaquer au Livre, mais de ce quâon en a fait. Au lieu de sâintĂ©resser Ă la « nature » (ici je fais bien entendu une mĂ©taphore) c’est-Ă -dire ce qui se passe dans lâinconscient, on sâintĂ©resse uniquement Ă interprĂ©ter et rĂ©interprĂ©ter lâĆuvre du Maitre, ou des maitres qui lâont suivi. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les argumentations ne puisent que dans les livres. Une exception : la psychanalyse anglo-saxonne, Ă la suite de MĂ©lanie Klein.
Alors, Michel Onfray attaque la psychanalyse avec une mauvaise argumentation, allant de la vie intime de Freud dont il dénonce un certain amoralisme, à la « réalité » comme
contrevenant aux thĂšses freudiennes. Il dĂ©nonce le fond sans se placer sur le plan de ce fond, au nom de la forme, sur lequel il a raison puisquâen effet, il y a eu dogmatisation et mise en religion de la psychanalyse.
Câest pourquoi il y a intĂ©rĂȘt Ă lâĂ©couter et Ă comprendre son argumentation pour mieux la dĂ©noncer au lieu de vouloir lui interdire la parole comme le souhaiterait certains… au nom de lâanathĂšme sans doute ?
2017
21 juil. 17
RevoilĂ Michel Onfray, comme tous les Ă©tĂ©s sur France culture. Comme tous les Ă©tĂ©s, je lâĂ©coute, car il mâintĂ©resse. Je ne prends pas tout, je ne prends mĂȘme quâun peu, mais mĂȘme lorsque je ne suis pas dâaccord avec lui, ce quâil a amen ĂȘtre dâidĂ©es mâa contraint Ă la rĂ©flexion.
Sa rĂ©flexion sur le cosmos suit un fil que lâon pourrait trouver contestable mais sâavĂšre fructueux. Ce fil câest la question du spĂ©cisme, pendant Ă©largi du racisme. si ce dernier, câest considĂ©rer quâil y a des races infĂ©rieures, les spĂ©cisme, câest envisager quâil Ya une espĂšce supĂ©rieur, la notre bien entendu. Morale vegan ou new age ? Câest bien plus profond que ça car ça permet dâinterroger la position de lâhomme dans la cosmos.
Au nom de quoi se sentirait il supĂ©rieur ? Eh bien par exemple, parce que câest dit dans le bible en toutes lettres : lâhomme a le droit de tuer les animaux, de les asservir dâen faire absolument ce quâil veut. Ăa interroge donc la croyance, ce Ă quoi on se rĂ©fĂšre come guide de conduite et finalement, Ă questionner Ă la fois la morale et la croyance. Cela lâa amenĂ© Ă exhumer un brave abbĂ© des Ardennes, lâabbĂ© Meslier, qui, bien avant Voltaire et Rousseau, propose les premiĂšres pensĂ©es athĂ©istes du monde occidental. Bien sĂ»r, il nâavait pas publiĂ© de son vivant il nâĂ©tait pas fou et nâavait pas envie de finir sur le bucher. Mais il avait envoyĂ© des copies de son manuscrit ici et lĂ , chez des personnes de confiance, ce qui fait que son Ćuvre nous est parvenue. Formidable dĂ©couverte dont il faut savoir grĂ© Ă Michel Onfray.
Or chez qui puise lâabbĂ© Meslier ? Abondamment, chez Montaigne, que jâaffectionne particuliĂšrement, car, comme philosophe il sâappuie essentiellement sur la pratique de lui mĂȘme plutĂŽt que sur lâinfinie consultation des bibliothĂšques : « je suis moi mĂȘme la matiĂšre de mon livre » Ă©crit-il a dĂ©but des « Essais », ce que jâaurais pu inscrire au fronton de chacun des mes livres. Câest ainsi que, en analysant je mâappuie sur la pratique de moi-mĂȘme. Bref lâabbĂ© MĂ©lier est quelqu’un qui a lui aussi creusĂ© le sillon de la question du spĂ©cisme, montrant en quoi les animaux sont semblables Ă nous, deux siĂšcles avant Darwin, mais allant mĂȘme plus loin que Darwin, qui avait conservĂ© la croyance en dieu. Darwin est lâun des pivots du basculement de lâidĂ©e que lâhomme serait un ĂȘtre Ă part, fabriquĂ© de toutes piĂšces par un dieu dans un environnement conçu pour lui.
Ce nâest donc pas rien, ce fil de rĂ©flexion.
Quant il le suit pas Ă pas, remontant les filiations, de Darwin Ă Voltaire et Rousseau, puis Ă Descartes et ses animaux machines, puis Ă lâabbĂ© Meslier et Ă Montaigne, Michel Onfay est passionnant.
En revanche, en ouverture de son propos, il avait sorti quelques propos contradictoires, voire dâune naĂŻvetĂ© confondante sur la place de lâhomme par rapport Ă la nature (autre version du : « par rapport au cosmos »). Nous aurions perdu le contact avec la nature et ce serait trĂšs dommage, dit-il. Ah, les anguilles savent le chemin de la mer des Sargasses, ah, tel papillon peut sentir la femelle jusquâĂ 60 kms ! VoilĂ , ça du contact avec la nature. Nous aurions perdus de telles capacitĂ©s. Pourtant il remarque bien que nous en avons gagnĂ© dâautres et ceci Freud Ă lâappui : il cite le refoulement urinaire par lequel en passant de 4 pattes Ă deux pattes nous avons dĂ©collĂ© le nez du sol, et remplacĂ© lâolfaction par la vision. Il cite Freud quand ça
lâarrange. Bon moi aussi, ça câest pas grave. Enfin, quand mĂȘme, son discours est empli dâune grande dĂ©ploration Ă lâĂ©gard de ces pertes sensorielles.
Mais il y a pire. Regardez les Tziganes, et les peuples dits « primitifs » : voilĂ des gens qui sont restĂ©s branchĂ©s sur la nature (et pour leur plus grand bien, selon lui !). Les tziganes sont restĂ©s nomades parce que toute lâherbe autour du camp a Ă©tĂ© mangĂ©e par les chevaux, parce que tout ce quâil y avait Ă chasser ou a pĂ©cher a Ă©tĂ© chassĂ© et pĂ©cher. Il faut aller voir ailleurs. De nos jours ? il rigole !!! Tels peuple dâAmĂ©rique du sud quâil est allĂ© rencontrĂ©, eh bien ils sont en contact direct avec la nature : tel arbre, câest tel esprit et câest pour ça quâil faut le respecter, il ne faut pas pĂ©cher en telle saison parce que tel esprit nâest pas dâaccord et câest trĂšs juste car câest la saison oĂč les poissons se reproduisent. Quelle merveilleuse sagesse naturelle !
Mais justement : tout cela indique que la nature, y compris chez ces peuples, a Ă©tĂ© complĂštement culturalisĂ©e. Entre la nature et les hommes il y a les esprits, les ancĂȘtres, les traditions. Rien nâest directement « naturel », toute la nature « parle », ou plutĂŽt : les humains la font parler, chacun Ă leur maniĂšre. Quelque part, notre façon de considĂ©rer la nature Ă travers la science est peut-ĂȘtre bien plus naturelle, car, lorsque nous parlons des molĂ©cules et des atomes, ces entitĂ©s existent, on peut les voir et en faire quelque chose, alors que les esprits, ben…Mais non, il y a chez Michel Onfray une dĂ©testation quasi heideggĂ©rienne de la civilisation et de la technique, qui lâempĂȘche de voir que les peuples dits primitifs ont dâautres mĂ©diations qui font tout autant Ă©cran (ou pont) entre la nature et les humains.
Dâailleurs il prĂ©sente une critique du christianisme au sens oĂč il aurait apportĂ© une mĂ©canisation du rapport au temps, avec les cloches des clochers, qui disent lâheure de la priĂšre, du lever, du manger, du coucher. Avant qu’est-ce que câĂ©tait mieux ! On mangeait quand on avait faim, on se couchait quand on avait sommeil ! On Ă©tait proche de sa propre nature.
Non mais, quelle bĂȘtise ! Câest mĂȘme pas vrai : depuis que lâhomme est homme, il ritualise ses rapports avec la nature, il codifie les moindres gestes de la vie quotidienne, peut- ĂȘtre pas avec lâangĂ©lus, mais avec autre chose, spĂ©cifique de chaque culture.
Ăa ne lâempĂȘche pas quelques minutes aprĂšs, de sâextasier devant la symbolique de certaines Ă©glises qui sâouvrent sur le levant donc la lumiĂšre, donc la nature.
Bon, Michel Onfray a des contradictions, moi aussi.
26-juil.-17
Outre un propos qui continue globalement de mâintĂ©resser, Michel Onfray continue dâavoir des naĂŻvetĂ©s apparemment guidĂ©es par une anti occidentalisme dâailleurs assez Ă la mode, y compris chez ceux qui le dĂ©testent. Il compare les monothĂ©ismes et les polythĂ©ismes, indiquant que les premiers contiennent dans leur essence lâintolĂ©rance Ă qui ne pense pas pareil, tandis que les seconds ne prĂ©senteraient aucun problĂšme : quand il y a plusieurs dieux, en ajouter un, ça ne change rien. Par exemple, dit-il, dans la GrĂšce antique, en plus des autels dressĂ©s Ă chacun des dieux de lâOlympe on trouvait un autel aux dieux inconnus. Comme ça dit-il, on Ă©tait sĂ»r de nâen oublier aucun. Ce serait lĂ oĂč Saint Paul aurait dit, arrivant en GrĂšce : voilĂ lâautel du seul vrai dieu.
Alors, câest vrai : la polythĂ©isme indien a parfaitement digĂ©rĂ© lâarrivĂ©e de Bouddha, qui au dĂ©part nâest quâun sage, mais quâon a eu vite de diviniser en lâajoutant Ă la longue liste du panthĂ©on indien. MĂȘme chose pour la Chine et le Japon.
Est-ce pour cela que ces peuples sont moins intolĂ©rants ? Il suffit de se rappeler la persĂ©cution des chrĂ©tiens au Japon au 17Ăšme siĂšcle, qui a Ă©tĂ© dâune rare violence, justement pour maintenir un systĂšme polythĂ©iste ; de ne pas oublier les massacres perpĂ©trĂ©s par les
hindouistes Ă lâĂ©gard des musulmans… et rĂ©ciproquement ; de se remĂ©morer, dans lâoccident romain dâavant la triomphe du christianisme, les persĂ©cutions dont les chrĂ©tiens furent victimes aprĂšs lâincendie de Rome quâon leur a attribuĂ© Ă tort.
Et puis, lâintolĂ©rance qui ne se porte pas toujours sur ceux qui ne pensent pas pareil : elle se reporte de toute façon sur les femmes qui, Ă©videmment, ne pensent jamais pareil que les hommes. Il suffit de voir le sort rĂ©servĂ© aux femmes dans ces traditions : aux Indes, lâinterdiction absolue de toute sexualitĂ© hors mariage, lâĂ©pouse brulĂ©e vive avec le corps de son mari dĂ©funt, les dĂ©figurations Ă lâacide pour les femmes qui ont eu quelques petites vellĂ©itĂ©s de libertĂ© (encore de nos jours) ; en Chine, la concubine assassinĂ©e en toute impunitĂ© lorsquâelle cesse de plaire, la mutilation des petits pieds ; en Afrique, lâexcision.
Lâargumentation partielle ne fait mouche que de sa partialitĂ©. Les religions ont toutes fait preuve, peu ou prou, dâintolĂ©rance et de cruautĂ©. PolythĂ©isme ou pas. MĂȘme les bouddhistes, souvent admirĂ©s par les occidentaux pour leur pacifisme, se montrent de nos jours totalement intolĂ©rant Ă lâĂ©gard des musulmans auxquels ils font la guerre en Birmanie et quâils persĂ©cutent au Sri Lanka.
Aujourdâhui, mĂȘme retour de lâanti-occidentalisme primaire, cette fois spĂ©cifiĂ© en anticatholicisme: la carte de la tauromachie dans le monde recouvre celle des pays catholiques. Il nây a pas de tauromachie dans les pays protestants ni dans les contrĂ©es orthodoxes, ni en terre dâIslam. Cela sâappuie, dit-il, sur la façon dont la foi catholique a choisi pour emblĂšme celle dâun torturĂ©, le christ en croix. Il opĂšre un dĂ©montage de la pensĂ©e catholique qui serait dans le refus de la vie, de la sexualitĂ© et dans lâĂ©loge de la souffrance et de la mort avec pour emblĂšme secondaire Bataille et Leyris, qui seraient le gant retournĂ© du catholicisme. La souffrance et la mort dâautrui seraient ainsi transformĂ©es en spectacle jouissif.
Câest pas faux.
Mais est-ce que ça empĂȘche le sadisme des autres peuples non catholiques ? Ils ne pratiquent sans doute pas la tauromachie, ils nâont sans doute pas pour emblĂšme un torturĂ© mais ont su inventer, chacun avec beaucoup dâingĂ©niositĂ©, des moyens de jouir de la souffrance dâautrui sur des Ă©chelles tout aussi consĂ©quentes. Pas de tauromachie dans les pays anglo-saxons, certes, mais lâĂ©levage industriel et la mise Ă mort de masse des animaux, comme partout, sauf peut ĂȘtre dans certaines rĂ©gions indiennes oĂč on est vĂ©gĂ©tarien depuis des siĂšcles. Pour ce qui est du traitement des humains, il me suffit de rappeler les exemples que jâai dĂ©jĂ citĂ©s plus haut. Je pourrais y ajouter les jeux du cirque Ă Rome bien avant les persĂ©cutions des chrĂ©tiens, les sacrifices de masse perpĂ©trĂ©s par les Mayas et les AztĂšques, le poteau de torture des indiens dâAmĂ©rique, oĂč il sâagissait de faire le plus mal possible le plus longtemps possible avant la mort du sujet, lâesclavage que les africains ont pratiquĂ© sur dâautres africains, les exactions de Daesh, etc.
Bref, il ne fait pas autre chose que retourner lâethnocentrisme comme un gant pour en faire une dĂ©testation de la civilisation dans laquelle il a baignĂ©.
Quâon se rassure : je ne suis pas lĂ pour dĂ©fendre lâoccident, le catholicisme et tout ça. Je souhaite simplement montrer comment cette haine de nos racines nâest pas plus lucide que lâauto-admiration bĂ©ate qui avait prĂ©sidĂ© Ă la colonisation, lâinquisition et tant dâautres excĂšs.
Ceci dit, je rĂ©itĂšre : il a attirĂ© mon attention sur bien des problĂšmes que pose la consommation de viande et les spectacles tauromachiques, toutes choses que jâai tendance Ă oublier avec le temps, bien que jây ai Ă©tĂ© sensible bien avant ses interpellations. Lâangle dâattaque du rapport des humains avec la « nature », donc avec les animaux, les vĂ©gĂ©taux, et le cosmos, sâavĂšre fructueux comme chemin de rĂ©flexion. Oui, il fait bien de rappeler lâemblĂšme que sâest choisie lâĂ©glise catholique, elle signifie bien la place de la souffrance dans la culture quâelle a informĂ©e, la souffrance comme nĂ©cessaire et rĂ©demptrice. Ăa ne veut juste pas dire que quand on nâa pas un tel emblĂšme, on nâa pas de rapport avec la violence et
la cruautĂ© et, en un mot, Ă ce qui est Ă la source de tout ça, quelle que soit la religion et la culture, la division de lâhumanitĂ© en deux sexes imaginĂ©e comme castration. Mais ça, câest pas son problĂšme, il lâa rejetĂ© en bloc.
2-août-17
Je me permets de critiquer Michel Onfray dans pas mal de ses positions. Je ne vois pas pourquoi je ne le louangerais pas lorsque je trouve quâil est bon, au contraire de ceux qui le rejettent en bloc au prĂ©texte quâil a dĂ©gommĂ© Freud et quelques autres grands penseurs contemporains.
En nous parlant du christianisme comme religion de la lumiĂšre en continuitĂ© avec les autres religions et mĂȘme avec le savoir des hommes prĂ©historiques sur les montĂ©es et descentes de la lumiĂšre en fonction des saisons, il rĂ©alise une excellente dĂ©construction du mythe. Paradoxalement, il le fait en dĂ©montrant comment on construit un mythe par collage de diverses histoires qui trainent dans toutes les religions. Cela rejoint les Ă©tudes que jâai personnellement rĂ©alisĂ©es sur la comparaison des mythes orientaux, indiens et chinois, tandis que Michel Onfray prend ses exemples dans les mythes occidentaux, grecs, juifs, chrĂ©tiens zoroastriens, et inuits.
On retrouve partout la mĂȘme structure, la cause est entendue.
Jây apprends par exemple quâon attribue Ă Esculape des rĂ©surrections, que Platon et Pythagore ont Ă©tĂ© aussi plus ou moins divinisĂ©s par certains de leurs suiveurs qui leur ont attribuĂ© aussi des capacitĂ©s miraculeuses (guĂ©rir des malades, marcher sur lâeau etc). Il rappelle que le fait pour un dieu de sâincarner nâest pas une chose nouvelle, puisquâelle ne cessait de se produire dans les mythes grecs, avec, par exemple, les mĂ©tamorphoses de Jupiter. Quant Ă moi, je repense aux avatars de Krishna, dont certains prĂ©sentent les mĂȘmes caractĂ©ristiques que celles de la vie de JĂ©sus : le dieu sâincarne pour libĂ©rer les hommes dâune tyrannie et, Ă sa naissance, le tyran, informĂ© par des devins, fait massacrer tous les enfants de la contrĂ©e.
Tout cela relativise lâimportance dâune religion par rapport Ă une autre et met lâaccent sur la commune humanitĂ© de tous.
Parmi les questions du public qui ont suivi, lâune dâelle portait sur le fĂ©minisme. Jâai trouvĂ© sa rĂ©ponse pleine de bon sens. RĂ©clamer lâĂ©galitĂ© des hommes et des femmes ne consiste pas Ă nier lâanatomie. De mĂȘme que rĂ©clamer lâĂ©galitĂ© des blancs et des noirs ne consiste pas Ă nier la couleur.
JâĂ©tais rĂ©cemment dans une rĂ©union de psychanalyse oĂč jâavais bien du mal Ă faire entendre quâil y avait une diffĂ©rence entre la pensĂ©e consciente dans laquelle ont peut faire jouer la raison, et donc rĂ©clamer cette Ă©galitĂ© lĂ©gitime, et lâinconscient, qui regroupe justement toutes les pensĂ©es « politiquement incorrectes » dont on ne veut pas. La pensĂ©e du nĂ©gatif semblait impossible : ainsi, pour un handicapĂ©, mâa-t-on argumentĂ©, ce nâest pas quâil a quelque chose en moins, câest quâil est diffĂ©rent. De mĂȘme pour les hommes et les femmes.
Ben oui, mais non, ce nâest pas la mĂȘme chose. Nier quâil manque un bras Ă quelqu’un Ă qui il manque un bras, câest faire peu de cas de la rĂ©alitĂ©. Câest rentrer dans un fantasme Ă©galitariste qui nâest que ce quâil est : pur fantasme. Par contre, quâon fasse le maximum pour que les handicapĂ©s aient leur place dans la sociĂ©tĂ© oui, bien sĂ»r. ça se fera dâautant mieux si on ne nie pas leur handicap Ă coup dâeuphĂ©mismes, type : les malvoyants, les malentendants, les personnes de petites tailles, les personnes avec autisme etc.
Appliquer cette logique aux femmes me semble dâemblĂ©e Ă la fois une erreur et la continuation de ce quâelle pense dĂ©noncer. On veut ĂȘtre sympa avec les femmes, alors on dit : bon, ce nâest pas quâil leur manque quelque chose, câest quâelles sont diffĂ©rentes.
Ăvidemment quâil leur manque rien ! Leur anatomie est parfaitement constituĂ©e. Mais si on Ă©prouve cet ardent besoin dâĂȘtre sympa, par exemple en imposant la paritĂ©, câest quâon a posĂ© Ă la base, plus ou moins, que, quand mĂȘme, il manque quelque chose. Si on ressent cette impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de ne voir que richesse dans la diffĂ©rence, câest peut-ĂȘtre bien que cette angĂ©lique positivitĂ© est un peu forcĂ©e par un dĂ©ni de la nĂ©gativitĂ©.
Cette positivitĂ© despotique, elle pourrait bien ĂȘtre la partie Ă©mergĂ©e de lâiceberg, la conscience luttant contre la pensĂ©e inconsciente de la nĂ©gativitĂ©, du manque et, en un mot comme en cent : de lâangoisse de castration. Ce nâest pas du handicap, câest de la diffĂ©rence ; ce nâest pas du manque, câest une contribution Ă la richesse de la culture. Ce qui revient Ă dire : il nây a pas de castration.
Or, il nây a pas de castration, câest absolument vrai…dans la rĂ©alitĂ©. Mais toutes ces prĂ©cautions sont les indices de son existence dans les souterrains de lâinconscient, c’est-Ă - dire… dans lâimaginaire, dont la force est dâautant plus grande quâelle sâimpose dans son travail de symbolisation de la diffĂ©rence des sexes, Ă lâĆuvre depuis lâenfance et jamais stoppĂ©e par les connaissances anatomiques acquises par la suite.
Cela, câest moi qui le dit, pas Michel Onfray. Ăa nâempĂȘche que je me trouve assez proche de ses positions qui sont du cĂŽtĂ© de la non nĂ©gation de la diffĂ©rence…nĂ©anmoins vĂ©cue dans la dĂ©nĂ©gation comme un dĂ©faut.
Une formule circule tout partout dans le milieu analytique, qui ravit tout le monde et spĂ©cialement les femmes : « le phallus, personne ne lâa ». Câest une façon assez radicale de refaire de lâĂ©galitĂ© en coupant tout ce qui dĂ©passe. Or, le phallus, je lâai, et je crois bien que tous mes confrĂšres masculins aussi. Le problĂšme nâest pas quâon ne lâa pas, mais quâon passe son temps Ă craindre de le perdre tandis que les femmes passent leur temps Ă essayer dâen gagner un. Dans mes rĂȘves, je ne cesse de courir aprĂšs parce que je lâai perdu, oubliĂ©, ou quâon me lâa volĂ©, sous la forme dâun cartable, dâun portefeuille, dâun vĂ©lo, dâune somme dâargent, dâune guitare, etc. Or, les femmes que jâĂ©coute rĂȘvent exactement des mĂȘmes choses : de ce cĂŽtĂ© lĂ , lâĂ©galitĂ© est parfaitement rĂ©tablie, et en effet, non dans la positivitĂ© (vive la diffĂ©rence !), mais dans la nĂ©gativitĂ© (yâa comme un dĂ©faut…).
Ăvidemment qui ne rĂȘve pas, ou ne prĂȘte pas attention Ă ses rĂȘves, trouvera ces formulations complĂ©tement dingues. Jâai entendu rĂ©cemment : « moi, je nâai jamais pensĂ© que jâĂ©tais une femme parce quâon me lâavait coupĂ© ». Ben voui mais, moi non plus je nâavais jamais pensĂ© que je pouvais perdre mon zizi, ou que je lâavais oubliĂ© dans le ventre de ma mĂšre, jusquâĂ ce que mes rĂȘves ne me le rĂ©vĂšlent. Il y a mĂȘme fallu quelques dizaines dâannĂ©es, Ă©tant donnĂ© le peu dâintĂ©rĂȘt de mes analystes pour les rĂȘves, formatĂ© quâils ont Ă©tĂ© par la doxa lacanienne.
Est-ce dire que personne ne lâa, le phallus ? Si on veut, sauf que, consciemment, je sais quand mĂȘme que je lâai, tandis que les femmes savent quand mĂȘme quâelles ne lâont pas et que ça change quand mĂȘme la problĂ©matique au moment du heurt entre le conscient et lâinconscient…quand bien mĂȘme le conscient sâinsurge contre cette position consciente en raisonnant : allons, les femmes ne manquent de rien ! Le premier conscient est soutenu par la raison, la science, lâanatomie, tandis que le second est soutenu par lâinconscient, lâimaginaire, et lâanatomie, aussi !
Lâautre formule qui circule partout comme un mantra, câest : il ne faut pas confondre le pĂ©nis et le phallus. Oui, le pĂ©nis serait lâorgane des garçons et le phallus, le symbole imaginaire de la puissance et de lâengendrement. Le pĂ©nis nâest pas lĂ chez les filles, mais elles ont un utĂ©rus. Par contre, le phallus est lĂ chez les filles dans la mesure ou tout le monde dĂ©nie lâabsence de pĂ©nis, et le phallus est ce truc que les garçons ont toujours peur de perdre, et Ă la poursuite duquel tout le monde se lance.
Oui, sauf que cet effort pour faire la distinction entre les deux, sâil peut marcher thĂ©oriquement, dans la pratique, il se heurte Ă la force de lâinconscient qui plaque sans cesse
sur le dit pĂ©nis les caractĂ©ristiques du phallus…jusque dans les efforts thĂ©oriques oĂč ils aboutissent Ă des formules telles que « le phallus, personne ne lâa ».
16 août. 17
Cette semaine les deux facettes de Michel Onfray sur France-cul :
â le puant, dĂšs quâil parle de Freud
â lâintelligent, dans son parcours de lâhistoire de lâart en rapport avec le christianisme.
1) La premiĂšre facette mâĂ©pate dâautant plus que, comme je lâai soulignĂ©, il lui arrive de citer Freud en annexe dâun autre propos, et Ă lâappui de celui-ci. Il lui arrive aussi de donner des explications sur le dĂ©veloppement humain que Freud nâaurai pas reniĂ© : lâinfluence des parents, comment les idĂ©es viennent aux enfants etc.
Mais là , il a donné dans le raccourci saisissant. Gide est un pédophile, dit-il. Il aime tripoter les petits garçons. Or, Gide entend parler de la psychanalyse, discipline dans laquelle on dit que les enfants ont une sexualité. Donc Gide prend appui sur la psychanalyse pour dire : si les enfants ont une sexualité alors, allons-y, pas de problÚme. Et là , inversion formidable de la cause et de la conséquence : la psychanalyse soutient la pédophilie.
Les bras mâen tombent, comme disait la VĂ©nus de Milo.
Je me suis en effet heurtĂ© Ă cette formidable incomprĂ©hension de la part des parents dâenfants dits autistes rĂ©unis en association. Attention, cette derniĂšre prĂ©cision est importante, car elle tĂ©moigne de lâidĂ©ologie de groupe, ce qui se passe dans nâimporte quel groupe, quel quâil soit, y compris les groupes de psychanalystes, sauf que ce nâest pas la mĂȘme. En revanche, lorsque je travaillais avec des parents de dits autistes, donc pas en groupe mais entendus pour ce quâils sont de singuliers, ça câest souvent bien passĂ©. Je dis « souvent » parce que, câest comme tout, ça ne marche pas Ă 100%. Bref, les parents en question ayant lu dans mes ouvrages consacrĂ©s Ă lâautisme, que je parlais de sexualitĂ©, se sont mis Ă mâinsulter grave et Ă me soupçonner de pĂ©dophilie ; jâai mĂȘme eu droit Ă une dĂ©nonciation auprĂšs de la prĂ©fecture de la Seine Saint-Denis, dĂ©nonciation que je dois, et câest le comble du comble, non pas lâun de ces parents, mais Ă une collĂšgue « psychanalyste » qui avait lu mes bouquins Ă travers ses prĂ©jugĂ©s ! Elle non plus ne devait pas supporter lâidĂ©e que lâon puisse parler de sexualitĂ© infantile ! La psychanalyse, câest comme la Samaritaine, on y trouve de tout.
Bref, constater que les enfants se touchent eux-mĂȘmes le zizi lors du change et font preuve dâune curiositĂ© extraordinaire Ă lâĂ©gard de celui des grands, câest Ă laisser de cĂŽtĂ©. Circuler, yâa rien Ă voir. Mais ce nâest pas parce quâon voit et quâon en parle quâon est tout de suite pĂ©dophile ! On essaie de faire quelque chose avec un phĂ©nomĂšne, on tente dâen trouver une explication. On la trouve volontiers dans les rĂȘves des grands, puisque lâinconscient, qui sâexprime dans les rĂȘves, câest lâinfantile en nous. Et non lâinverse, ce dans quoi se prĂ©cipitent nos indignĂ©s du bulbe : vous projetez votre sexualitĂ© dâadulte sur les enfants. Sâil y a projection, je ne nie pas que ça puisse arriver, eh bien, autant se donner les moyens dâĂȘtre Ă mĂȘme de sâen apercevoir.
Bon, continuons de ne pas en discuter, restons dans les indignations et ça va faire vachement progresser la question.
Je pense au contraire quâil est trĂšs important dâavoir repĂ©rĂ© ces phĂ©nomĂšnes, spĂ©cialement si on sâoccupe dâenfants, de façon Ă savoir rĂ©pondre « non » Ă une sollicitation enfantine, quand par exemple au cours dâun jeu, comme par hasard, comme ça, ils vous tombent dessus avec une main sur le zizi. Savoir dire non, mais pas tout de suite menacer des flammes de lâenfer, ce qui est la position la plus commune, Ă cĂŽtĂ© du « faire comme si » ça
nâavait pas existĂ©. Ătre capable de mettre des paroles lĂ dessus, dâexpliquer un peu comment ça marche, dâexpliquer ce qui est permis et ce qui est interdit. Câest loin dâĂȘtre Ă©vident, et il vaut mieux avoir fait un parcours dans son inconscient afin de trouver les mots qui conviennent et qui ne sont pas forcĂ©ment les mĂȘmes pour tout le monde, ni en toutes circonstances.
Bref, il y a lĂ chez Michel Onfray, un retour Ă la pensĂ©e commune la plus chargĂ©e de bĂȘtise. Câest une des raison de son succĂšs : le refoulement a ses nĂ©cessitĂ©s et sâil peut sâappuyer sur un grand intellectuel mĂ©diatisĂ©, câest tout bon. En retour, le grand intellectuel mĂ©diatisĂ© joue sur du velours : il va dans le sens du refoulement, ce qui caresse les gens dans le sens du poil. Haro sur la pĂ©dophilie : le plus grand nombre ne peut que se trouver dâaccord avec ça.
2) Ce nâest pas ce qui mâempĂȘche dâapprĂ©cier lâautre facette de Michel Onfray. Son parcours de lâhistoire de lâart en rapport avec le christianisme, le choix de ne pas interdire les icĂŽnes, lâĂ©mergence du nom de lâartiste, la disparition du sens corollaire Ă la disparition de lâimage, jusquâĂ lâacte fondamental de Marcel Duchamp, tout cela est finement dissĂ©quĂ© et racontĂ© avec verve. Bien sĂ»r, il ne voit jamais la sexualitĂ© dans les tableaux religieux, mais ça, câest ma spĂ©cialitĂ©. Ce nâest pas grave. Je me contente de prendre ce quâil mâapporte, et, lĂ , il mâapporte beaucoup.
Justement, cela lui donne incidemment lâoccasion de faire une comparaison entre le christianisme et la psychanalyse. Il sâattaque Ă lâexistence mĂȘme de JĂ©sus comme personnage historique, se rangeant du cĂŽtĂ© de ceux qui apportent des Ă©lĂ©ments Ă lâidĂ©e de la construction dâun mythe. Je le trouve mĂȘme assez sympathique dans sa façon dâenrober les choses : il comprend que ça fasse du mal aux croyants, il sâen excuse, il nâa pas envie de faire du mal. Et je le crois. Et il embraye en disant : câest pareil lorsque jâai dĂ©montĂ© Freud, pour beaucoup de gens, câĂ©tait comme si un monde sâeffondrait.
ParallĂšle intĂ©ressant qui mĂ©rite quâon sây attarde un peu. Le rejeter a priori parce quâon a des a priori pour la psychanalyse et quâOnfray dĂ©monte la psychanalyse, câest rester dans la religion. Car la psychanalyse a tendance Ă fonctionner comme une religion, jâai eu lâoccasion de mâen apercevoir Ă ma grande surprise, moi qui Ă©tait dedans. Ăa mâa pris des annĂ©es, mais jâai bien Ă©tĂ© obligĂ© de me rendre compte quâil ne fallait pas attaquer certaines croyances circulant dans le milieu. Je nâai pas dĂ©montĂ© Lacan en lâattaquant sur le terrain de sa privĂ©e, mais lĂ oĂč cette vie privĂ©e rejoignait sa pratique dâanalyste. Je disais que recevoir les gens 5 minutes Ă des tarifs prohibitifs, se servir des gens, coucher avec les analysantes, ce nâĂ©tait pas trĂšs compatible avec toute une annĂ©e passĂ©e Ă Ă©tudier lâĂ©thique… et tout le reste. Dans ce registre, il nây a dâailleurs pas que Lacan Ă incriminer.
Mais je nâavais mĂȘme pas commencĂ© par lĂ . Jâavais dĂ©butĂ© par la topologie oĂč, puisquâil sâagit de mathĂ©matique, on peut quand mĂȘme sâexpliquer par des dĂ©monstrations. Le refus dogmatique dâentendre les miennes mâavait quand mĂȘme bien surpris. Lacan a dit que la bande de Moebius nâavait quâune torsion, donc elle nâa quâune torsion. Le miroir nâinverse pas la droite et la gauche. La surface dâempan du nĆud borromĂ©en ne se dĂ©coupe pas comme il dit mais, aucune importance, on continue Ă la dĂ©couper comme il le dit. De lĂ Ă dĂ©couvrir, dans dâautres domaines, une foule de contradictions et dâincohĂ©rences dans son enseignement, ça vous passe lâenvie de rentrer lĂ dedans comme on rentre dans une secte. Le pompon est peut-ĂȘtre Ă attribuer Ă ces deux rĂ©pliques que lâon mâavait faites au Salon Ćdipe oĂč jâĂ©tais reçu pour mon dernier livre : si je parle de mes rĂȘves, allons donc, je ne parle pas de moi, câest du roman. Et quand Freud le faisait ? Ah ben, Freud, câest pas pareil. Par contre, lorsque Lacan parle de philosophie et de mathĂ©matiques tout au long de son enseignement, lĂ , il parle de lui, lui, au moins ! Il est analysant ! et on en vient Ă cette idĂ©e totalement ahurissante qui sâest largement rĂ©pandue dans le milieu : parler de thĂ©orie, câest cela, ĂȘtre analysant !
Bref, on est capable de marcher sur la tĂȘte pour justifier toutes les paroles du MaĂźtre.
Eh oui, mais, comme Michel Onfray, je comprends bien : des tas de gens ont construit leur vie lĂ dessus, sur une croyance et sur lâadmiration dâun grand homme. Avec mes critiques, câest comme si je leur retirais lâossature de leur existence. Ils le refusent, car ils ne veulent pas sâeffondrer, et lĂ dessus, ils ont bien raison. Les gens ont besoin de croyances, et lorsquâils se les ont forgĂ©es, ils en sont pĂ©tris au point quâelles font partie de leur image du corps. Câest vrai pour JĂ©sus, Bouddha, Mahomet, aussi bien que pour Freud et Lacan. Donc, moi aussi je pourrais dire : ça me fait un peu mal de faire du mal, ce nâest pas mon but.
Mais je nâai pas trop de souci Ă me faire. Une croyance ne se dĂ©monte que de lâintĂ©rieur, par un travail personnel sur sa propre structuration psychique et sur la place quâoccupe lâappartenance Ă un groupe, Ă une idĂ©ologie, une religion. La fourniture de formules toutes faites est parfois bien utile pour se positionner par rapport aux autres, surtout si lâon se sent soutenu par la masse de ceux qui partagent les mĂȘmes formules toutes faites. Trouver une parole personnelle reste une des tĂąches les plus ardues de lâhumaine condition car, de son statut mĂȘme, elle va Ă lâencontre du groupe.
On lâa vu, je nâai pas rejetĂ© la psychanalyse, comme certains déçus du freudisme et du lacanisme mis en avant par Sophie Robert (voir son films : « Les dĂ©senchantĂ©s de la psychanalyse »). Bien au contraire, câest ce qui mâa permis de lâapprofondir… non, pas les rĂ©flexions de Michel Onfray, mais les miennes propres, issues de mon exploration de lâinconscient , des textes psychanalytiques et de mon expĂ©rience.
NĂ©anmoins les rĂ©flexions de Michel Onfray sur lâinvention du christianisme Ă travers une Ă©tude des productions artistiques apporte pas mal dâeau Ă mon moulin. Ă un moment de lâhistoire souligne t il, on a dĂ©cidĂ© dâautoriser les images. Câest une des raisons du succĂšs du christianisme : les artistes ont reprĂ©sentĂ© dieu, JĂ©sus, Marie, la passion, les anges : comment ne pas croire Ă ce quâ lâon voyait dans les Ă©glises ! Tout le monde se retrouvait dans ces images qui vĂ©hiculaient un « sens commun ». Le surgissement du nom de lâartiste au 16Ăšme siĂšcle, va de pair avec lâabandon des sujets exclusivement religieux. Un point de vue singulier sur le monde devient possible jusquâĂ culminer dans le geste de Marcel Duchamp avec son ready made. Câest cela, le performatif de la langue, dit Michel Onfray : ceci est une Ćuvre dâart parce que jâai dit que câĂ©tait une Ćuvre dâart. Tout comme le maire dit : « je vous dĂ©clare mari et femme ». Tout comme le prĂȘtre dit dâun morceau de pain, au moment de lâeucharistie : « ceci est le corps du christ ». Mais avec Duchamp, câest seulement un sujet Ćuvrant de son usage de la langue, dans sa singularitĂ© la plus absolue.
Nous sommes lĂ Ă une rĂ©flexion charniĂšre pour la psychanalyse dont la pratique consiste Ă user de la langue pour se dĂ©barrasser des « tu es ceci », et parvenir Ă sâaccoucher soi-mĂȘme dâun « je suis cela ». DâoĂč mon insistance Ă prĂȘcher contre les diagnostics en psychanalyse, qui continuent dâimposer le « tu es ceci » dans lequel il faut bien entendre le « tuer ». Cela fait partie des dogmes les plus rĂ©pandus dans une discipline qui, pourtant, sâest instituĂ©e en rupture dâavec mĂ©decine et psychiatrie. Dans ce parcours, il sâagit autant de se dĂ©gager des dĂ©finitions des autres, notamment de celles des parents, des enseignants, des maĂźtres, des grands anciens auxquels on croit, mais aussi de lâimpĂ©ratif mĂȘme du performatif : ce nâest pas toujours parce quâon dit dâune chose ce quâelle est que cette chose devient ce quâon en a dit. « Ceci est le corps du christ », « cet enfant est autiste », etc. Un peu de souplesse Ă lâĂ©gard du langage, voilĂ lâun des rĂ©sultats et non des moindres, de la psychanalyse. « Les mots ne mordent pas », comme jâai souvent eu lâoccasion de le faire remarquer Ă quelque analysant.
Yeshaya Dalsace est croyant : il dĂ©fend sa croyance, quoi de plus naturel ? Perso je ne mâavance pas sur le terrain du savoir. Untel aurait raison parce quâil sait mieux que lâautre
parce quâil aurait plus lu, mieux lu, lu autrement. Chacun fait son tri de lectures en fonction de ses croyances, et chacun lit avec ses lunettes de croyant ou dâathĂ©e. Pourquoi irais-je dire : ah non, Onfray dit ceci Ă partir de tel auteur et le rabbin dit cela Ă partir de tel autre auteur donc câest Untel qui a raison pour telle ou telle raison trĂšs savante… je nâai lu ni les uns ni les autres, et , franchement ça ne mâintĂ©resse pas.
Jouer Ă qui va en savoir le plus… voyez Ă quoi cela peut faire penser !
Quand Onfray dit que JĂ©sus nâa pas existĂ©, ça mâintĂ©resse, parce que pour moi JĂ©sus est un mythe, quâil ait existĂ© ou non dans la rĂ©alitĂ©, ce dont je ne discuterai pas. Je ne suis ni religieux, ni historien, ni archĂ©ologue, ni philosophe, alors je nâai aucune compĂ©tence en la matiĂšre. Mais des mythes il y en a partout et il y en a eu Ă toutes les Ă©poques y compris la notre. Sur les mythologies, jâai quelques compĂ©tences, notamment sur les miennes propres.
Il y a un mythe que je connais bien et dont on ne peut contester lâexistence historique : Lacan. Ăa ne change rien au fait quâil ait Ă©tĂ© mythifiĂ©. Il y a une rĂ©alitĂ© du mythe dans la façon dont il a informĂ© la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme, telle que vĂ©cue par des milliers de gens. Comme pour JĂ©sus ou MoĂŻse, les croyants vont sâindigner dâentendre cela et apporter dâinnombrables preuves trĂšs savantes allant dans le sens de leurs croyances. LĂ , je peux dĂ©battre, car jâai lu, jâai pratiquĂ© la psychanalyse, jâai les Ă©lĂ©ments pour. Je rĂ©pĂšte : jâai lu et pratiquĂ©, ce qui est trĂšs diffĂ©rent dâavoir seulement lu, et de plus, jâai parlĂ© de ma pratique. Car, pratiquer et nâen jamais parler, ça revient Ă rendre la pratique caduque dans lâusage de la thĂ©orie, qui nâest plus que dogme. Jâai cru, et jâai cessĂ© de croire, grĂące, en grande partie Ă la pratique et la pratique du discours sur la pratique. Je peux lâargumenter, sans espoir aucun de convaincre, bien entendu. Juste pour le plaisir de lâĂ©change, du moins quand je ne me fais pas insulter et virer, ce qui est arrivĂ© assez souvent, finalement. On a dâailleurs lancĂ© Ă mon Ă©gard lâĂ©pithĂšte dâanathĂšme ce qui Ă©nonce bien lâambiance religieuse du dĂ©bat, Ă lâappui de mon propos sur le mythe.
Dans les autres disciplines, je suis obligĂ© de confesser mon ignorance et de mâen tenir Ă ce que je ne peux pas Ă©vacuer non plus chez moi : mes croyances. Celles-lĂ , jâen ai fait le tour, ayant explorĂ© bien Ă fond leurs fondations inconscientes. Car câest toujours lĂ que ça se tient, dans lâinconscient, bien plus que dans tous les savoirs du monde, qui sont conscients.
Câest pourquoi jâai insistĂ© sur le versant de la pratique qui, Ă mon sens, pourrait constituer un critĂšre distinctif entre une religion et une science. Je mâen suis dĂ©jĂ beaucoup expliquĂ©, je tiens la psychanalyse pour une science et une pas-science, en mĂȘme temps. Câest un paradoxe Ă©pistĂ©mologique qui reflĂšte les paradoxes dont lâinconscient est fait.
23-août-17
Onfray, épisode 276.
Aujourdâhui, « une Ă©thique sans morale ». Il nous propose un catalogue de choses Ă faire et Ă ne pas faire. Il prĂ©vient : ce nâest pas une morale. Une fois avoir tout entendu, ben si, câest une morale, pas de doute. Comme chez les psychanalystes, lorsquâil disent avoir un Ă©thique, et que celle-ci finit par se rĂ©sumer Ă : gardez vous de la jouissance ! Laissez tomber lâobjet ! Fuyez lâimaginaire !
Quelques exemples des propositions de Michel Onfray qui surnagent dans ma mĂ©moire : vivez lâinstant ! Ne soyez pas obnubilĂ© par le passĂ©, ni par lâavenir !
Ah dâaccord, il faut sâappuyer sur la bonne vieille mĂ©thode CouĂ©, alors : je vis dans lâinstant, je vis dans lâinstant, je vis dans lâinstant…
Ou encore : faites fonctionner votre intelligence ! Câest comme un muscle, si on lâentraine, elle va fonctionner, sinon elle va sâĂ©tioler. Remarquez, lĂ il est plutĂŽt de bon conseil, en disant : informez-vous, ne prenez pas les idĂ©es toutes faites. Si vous ĂȘtes de gauche lisez des journaux de droite, si vous ĂȘtes de droite, lisez des journaux de gauche. Sinon vous ne ferez que lire ce Ă quoi vous vous attendez pour conforter vos illusions. LĂ , il nâa pas tort.
Ou encore : ne restez pas dans la mythologie ! Allez chercher les faits, informez vous ! Et câest lĂ quâil revient sur ce quâil appelle la mythologie freudienne, et quâil mâa permis dâen comprendre un peu plus sur son apprĂ©hension de la psychanalyse. Il dit : « quâon ait un inconscient, oui, câest Ă©vident, quâil y ait une sexualitĂ© infantile, oui câest Ă©vident. Mais ce quâil y a dans lâinconscient de Freud nâest pas universel. Chacun a un inconscient diffĂ©rent. Pour y accĂ©der, lâintrospection suffit : pas besoin dâaller payer un type ultra cher pendant des annĂ©es. Mais lâĆdipe, la castration, ça câest dans lâinconscient de Freud, câest tout. On nâa pas Ă nous prĂ©senter ça comme universel.
Ah ben ça câest marrant, jâai entendu ça dans la bouche nombreux collĂšgues analystes. Dans une version lĂ©gĂšrement diffĂ©rente, je dois dire. En gĂ©nĂ©ral câest parce que moi, jâavançais des propositions sur lâuniversalitĂ© de lâĆdipe et de la castration quâon me renvoyait : câest peut-ĂȘtre dans ton inconscient, mais pas dans le mien. Jâaurais avancĂ© que câĂ©tait Freud qui lâavait dit et que, lui et moi ça fait au moins deux, (plus Sophocle, quand mĂȘme, plus Shakespeare, etc …) la rĂ©action nâaurait peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© exactement la mĂȘme, tant le respect pour Freud a cours dans les milieux psychanalytiques, tout en ajoutant, oui, mais câĂ©tait un homme du 19Ăšme siĂšcle et depuis, les choses ont changĂ©es !
Bref, il y a des analystes qui, forcĂ©ment dĂ©testent Onfray parce quâil a dĂ©gommĂ© Freud, mais qui, finalement, sont aussi onfrayistes quâOnfray.
Or, il y a une petite mise au point Ă faire, Ă partir de Freud lui-mĂȘme. Il sâagit de cette rĂšgle de lâanalyse posĂ©e clairement par Freud dans la Traumdeutung et reprises vigoureusement dans « lâintroduction Ă la psychanalyse » : je mâĂ©poumone depuis presque 20 ans Ă la rappeler auprĂšs de mes collĂšgues et ailleurs, mais apparemment personne nâa lu ces passages, ni les collĂšgues, ni Onfray. Câest ainsi que jâen dĂ©duis la mĂȘme chose que Freud : pour Ă©tablir un exploration de lâinconscient qui se tienne je nâai plus quâĂ explorer mon propre inconscient et Ă en faire part. est-ce que ça va avoir une portĂ©e universelle ? a priori non, et de principe : câest Ă chacun dâaller explorer son inconscient pourvoir ce qui sây cache. Et par postulat : câest peut-ĂȘtre trĂšs diffĂ©rent de ce quâil y a chez moi. et lĂ curieusement je me retrouve onfrayiste.
Mais il y a aussi un faisceau dâindices dans la culture et dans lâexpĂ©rience avec mes analysants qui me permettent dâinfĂ©rer une possible universalitĂ© de cela. Jâen ai dĂ©jĂ beaucoup parlĂ© ici et lĂ . ça reste une hypothĂšse, et personnellement moi-mĂȘme jây adhĂšre. Et je la mets sous le boisseau dĂšs lors que je commence Ă Ă©couter quelqu’un. Ăa ne veut pas dire que je mets dans une position de me faire dupe de moi-mĂȘme. Au contraire, le fait que jâai explorĂ© ces contours obscurs et dĂ©sagrĂ©ables de lâinconscient me permet de les reconnaĂźtre chez les analysants, qui ont chacun leur façon propre de sây inscrire. Et, la façon la plus propre de sây inscrire, câest dây accĂ©der par ses moyens propres, dans son temps propre, par sa parole propre. Mais mon Ă©coute peut y aider, c’est-Ă -dire mes questions, mes remarques, mes interpellations. Telle est la subtilitĂ© de la position de lâanalyste. Ne pas fournir le bĂ©bĂ© tout fait, mais supporter les mois de lente grossesse. Le but nâest pas tant de parvenir Ă ce contenu ; lâĆdipe, la castration, que dâavoir laissĂ© lâautre sâaccoucher de lui mĂȘme. Câest mieux sâil en passe par ses fondements oubliĂ©s, mais Ă chacun son rythme, Ă chacun son analyse.
Je viens de lire une BD de Manu Larcenet, datant de lâannĂ©e 2001, oĂč il met en scĂšne un Dr Freud explorant le Wild West de lâAmĂ©rique. Câest un condensĂ© des clichĂ©s sur Freud et la psychanalyse. Le Freud de cet ouvrage est obnubilĂ© par son rapport Ă sa mĂšre et, dĂšs
quâil rencontre un amĂ©ricain, il lui pose aussitĂŽt la sempiternelle question : parlez moi de votre mĂšre. Dâun point de vue un peu surplombant, on comprend que tout cela sert la dĂ©fense des adversaires de la psychanalyse tel que se prĂ©sente Michel Onfray. LâĆdipe est une nĂ©vrose de Freud tout seul et les psychanalystes passent leur temps Ă plaquer cela sur leurs « patients ».
Entre ces clichĂ©s, repris par Onfray et, encore une fois, par un bon paquet dâanalystes, entre ces clichĂ©s et la position complexe, voire paradoxale, que je dĂ©cris plus haut, il y a un monde.
Une autre chose de la psychanalyse quâOnfray a trĂšs bien comprise, câest la dĂ©nĂ©gation. Il explique, avec beaucoup dâhumour : quand il sâagit de lâĂ©ducation des enfants, nous on les a toujours bien Ă©duquĂ©s. Les problĂšmes, câest chez les autres. Il ne le dit pas, mais je lâajoute : oui, câest la fameuse position des parents dâautistes rĂ©unis en associations : sâil y a problĂšme, câest le gĂšnes, câest le gluten, câest la bactĂ©rie, câest une malformation du cerveau. En aucun cas, absolument aucun, ça ne peut ĂȘtre une consĂ©quence de la relation Ă la mĂšre, la fameuse dont on rigole en faisant des caricatures du Dr Freud. Ăa câest de la dĂ©nĂ©gation.
Moi, je dis juste : eh bien vĂ©rifions si câest la bactĂ©rie, le cerveau, le gluten ou tout ce que vous voulez, câest possible. Mais il y a TOUJOURS une relation mĂšreâpĂšreâenfant, et en cause ou pas, elle mĂ©rite toujours dâĂȘtre analysĂ©e.
Bref, la dĂ©nĂ©gation, câest vachement bien de la repĂ©rer. Chez les autres. Donc jâĂ©viterais dâĂ©noncer quoi que ce soit Ă propos de dĂ©nĂ©gation lorsque Onfray dit : « je nâai jamais dĂ©sirĂ© sexuellement ma mĂšre ».
Perso, jâai assez Ă©crit dans de nombreux bouquins articles vidĂ©os et autres, que, oui, jâavais dĂ©sirĂ© sexuellement ma mĂšre.
Dâun autre cĂŽtĂ©, aprĂšs nous avoir dit que tout ce que Freud raconte ne concerne que Freud, il nous sert tout un catalogue dâexemples de ce quâest la castration dans la vie quotidienne. Oui, oui, avec ce mot lĂ , explicite. Il nâajoute pas aprĂšs : tiens câest comme Freud disait, et je repĂšre en effet que ça concerne tout le monde, mais alors, mais alorsâŠ
29-août-17
Je viens dâĂ©couter deux Ă©pisodes de la contre histoire de la philosophie, de Michel Onfray. Ăa mâa fait repenser Ă toutes ces interventions qui se sont manifestĂ©es ici pour Ă©noncer une profonde dĂ©testation du personnage. « DegrĂ© zĂ©ro de la pensĂ©e », « pas un philosophe », « nul », et surtout me revient cette question qui mâa Ă©tĂ© posĂ©e : « citez moi un seul philosophe qui obtient la faveur dâOnfray ». Je nây avais pas rĂ©pondu sur le moment, estimant quâon nâallait pas se lancer dans un concours, et surtout pas un compte.
Pourtant, Ă lâaudition de ces deux Ă©missions de France culture, jâai envie de rĂ©pondre : eh bien, TOUS. Ils ont tous sa faveur. Ăa ne veut pas dire quâil les aime tous, mais quâil les prend en compte, il les lit, et, comme toujours, il fait la part des choses ; il ne rejette pas du tout quelqu’un en bloc au nom de ceci ou de cela de la vie privĂ©e comme cela a Ă©tĂ© dĂ©crit ici. Par exemple, je lâai entendu parler avec un trĂšs grand respect de Foucault, Deleuze, Derrida, (on pourrait ajouter Montaigne et Nietzsche, mais ce nâĂ©tait pas le propos ici) mais aussi dâĂ peu prĂšs tous les philosophes contemporains quâil analyse au travers de la question de la dite « nouvelle philosophie ». De tous, il cite des passages nous permettant de comprendre quelle Ă©tait leur position, Ă eux, au regard de ce phĂ©nomĂšne mĂ©diatique nommĂ© ainsi.
Il nâaime pas Bernard Henri LĂ©vy, ça câest sĂ»r. Mais il ne balaye pas le personnage dâun revers de la main. Il nous cite des passages de ses ouvrages qui montrent le rĂ©ductionnisme de sa pensĂ©e : parti socialiste = partir communiste, = marxisme = goulag. Fichte = Marx = LĂ©nine = Staline = goulag. Il montre, citation Ă lâappui, la façon dont il se
contredit sur Soljenitsine. Remarquez, lĂ , je suis pas forcĂ©ment dâaccord avec Onfray : un type qui sâaperçoit de son erreur, qui la reconnait et qui change dâopinion (Soljenitsine, mauvais Ă©crivain, Soljenitsine, plus grand Ă©crivain du 20Ăšme siĂšcle) moi ça me conviendrait plutĂŽt. Mais passons.
Enfin, Onfray reconnaĂźt dans quelques phrases ou positions du nouveau philosophe, que, quelques fois, il a raison. Je ne veux pas discuter ici de la raison de cette raison ou du tort de cette raison ; je veux juste faire remarquer que, comme je lâai toujours vu faire, Onfray ne rejette jamais quelqu’un en bloc, il prend toujours ce quâil estime bon Ă prendre. Y compris chez Freud.
Bref il fait le contraire de ce que jâai vu dĂ©crire ici Ă de multiples reprises : un type qui rejette tout le monde en bloc. Il fait le contraire de ce quâon fait tous ces gens, de rejeter Michel Onfray en bloc.
Enfin, je ne suis pas philosophe. Ce dĂ©bat est pour moi assez lointain, mais ça ne mâempĂȘche pas de mâintĂ©resser. Je remarque que Michel Onfray cite Freud et Lacan parmi les philosophes. Pour Lacan, je serais assez dâaccord, pour Freud beaucoup moins. Câest justement lĂ oĂč je tiens Ă me dĂ©marquer, car je tiens la psychanalyse pour tout autre chose que de la philosophie et câest ce que je reproche principalement Ă Lacan, (moi aussi, jâai changĂ© dâavis) : dâavoir tirĂ© la psychanalyse du cĂŽtĂ© de la philosophie.
2018
1 août. 18
On va encore dire que je perds mon temps Ă Ă©couter Onfray, ben non, il m’apprend Ă©normĂ©ment de choses sur la religion, l’histoire des religions. Je n’ai, en effet, pas de temps Ă perdre Ă lire des textes religieux ; lui, si. C’est son mĂ©tier de philosophe de lire des textes. Je trouve passionnante sa façon de les lire, de les remettre en question , de les triturer dans tous les sens, de les restituer dans leur contexte historique, d’interroger le phĂ©nomĂšne de la copie, le phĂ©nomĂšne de la traduction, le phĂ©nomĂšne des autodafĂ©s. Je n’ai pas la culture nĂ©cessaire Ă tout cela, il le fait pour moi donc j’adhĂšre, non pas forcĂ©ment Ă tout ce qu’il dit, mais Ă sa mĂ©thode , extraordinairement critique.
il cite Freud encore une fois, et pour le critiquer, encore une fois, et, le critiquant, il dit quelque chose d’extrĂȘmement vrai : avec son histoire d’Oedipe, Freud ne fait que reprendre ce qui trainait dans tous les contextes de l’Ă©poque, chez Sophocle et dans d’autres peuples. Pour Onfray, ce ne sont donc que lĂ©gendes qui circulaient. Pour moi, c’est bien cela. C’Ă©tait des lĂ©gendes qui circulaient et qui rejoignent ce qui se dit dans les rĂȘves et dans les rĂȘves de ceux que j’Ă©coute. Au delĂ de sa critique il y a donc une vĂ©ritĂ© (selon moi, bien entendu) de ce que dit Onfray, au sein mĂȘme de sa critique.
Quand Onfray déploie sa culture pour nous faire comprendre le passage du
christianisme de la secte Ă la religion planĂ©taire, c’est tout bĂ©nĂ©fice. J’entends parler pour la premiĂšre fois de sectes bizarres aussi diverses que variĂ©es qui ont toutes contribuĂ© aux dĂ©buts
du christianisme.
Quand Onfray cite Freud en annexe de son propos, et c’est lĂ le paradoxe, c’est toujours juste,
comme s’il l’avait bien lu. Par exemple : « la bible dit : si ta main droite te fait souffrir, e ta main droite. Le sexe d’OrigĂšne le fait souffrir, il coupe son sexe. malheureusement, il fait
l’expĂ©rience que c’est pas lĂ que ça se tient. ben oui, il avait pas lu Freud ». ou encore : « les chrĂ©tiens ont Ă©tĂ© schismatiques des juifs, comme les juifs ont Ă©tĂ© schismatiques des Ă©gyptiens. C’est la thĂšse de Freud ». je ne prends pas parti sur la vĂ©ritĂ© de ces thĂšses, je constate juste qu’il cite Freud positivement.
Apparemment c’est seulement lorsqu’il affronte Freud de front qu’il est critique. Mais quand il se met Ă parler politique, c’est la grande cata. Tout en dĂ©nonçant le populisme, il dĂ©fend des thĂšses parfaitement populistes.
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Un pataquĂšs conceptuel
Ă propos de « la signifiance du rĂȘve, cent ans aprĂšs »
De Henri Rey-Flaud
Ce texte mâa Ă©tĂ© soumis pour avis par un ĂȘtre curieux et en recherche. Cela mâa stimulĂ© pour lâexaminer ligne Ă ligne, plutĂŽt que de laisser tomber le couperet dâun bref jugement aprĂšs lâavoir parcouru dâun Ćil distrait.
On me demandait si jâĂ©tais dâaccord avec ce qui Ă©tait Ă©crit lĂ voici ma rĂ©ponse :
Non je ne suis pas dâaccord du tout. Ce texte est une compilation dâincomprĂ©hensions graves de ce quâest le rĂȘve et lâinconscient. Il montre la mĂ©connaissance de lâauteur Ă propos de son objet de rĂ©flexion, dâune part dans son contenu, dâautre part dans sa mĂ©thode dâinvestigation.
(On trouvera Ă la fin de mes commentaires, lâoriginal du texte de Henri Rey-Flaud)
Du point de vue de sa méthode :
Lâauteur ouvre son texte par lâaffirmation suivante : « la Traumdeutungest Ă lire comme la bible ». Et il conclut : « Ainsi la Traumdeutung, qui inaugure lâĂ©popĂ©e crĂ©atrice de Freud, rejoint-elle naturellement le MoĂŻse âŠou si en ce point il est confrontĂ© au « signe privĂ© de sens » (ein deutungslos Zeichen), selon la parole dâHölderlin que nous retrouvons donc aujourdâhui en fin de partie. »
Il confirme ainsi son implication religieuse et non scientifique. Il trouve naturel que, Ă la fin Freud sâintĂ©resse lui aussi Ă la bible ayant Ă©crit lui-mĂȘme une nouvelle bible. Enfin il termine par une parole dâHölderlin, confirmant que dans ce texte, pas une seule parole nâaura Ă©tĂ© de lui. Certains paragraphes en entier en sont que dĂ©veloppement dâune phrase de Lacan ou de Jacques Alain Miller.
Autrement dit, ce quâil dit que lâanalyse fait, mettre Ă jour le sujet, il montre par sa pratique quâil ne le fait pas une seule seconde.
Par ailleurs, il Ă©maille son texte de mots citĂ©s en allemand, ce qui est suivre une mode intellectuelle bien Ă©tablie destinĂ©e Ă impressionner le bon peuple non seulement par sa connaissance des textes, mais surtout des textes originaux ! Ainsi, il montre son souci de rester au plus prĂšs de la lettre originale du texte pour ĂȘtre sĂ»r de ne pas en trahir la signification, ce qui va Ă lâenvers de son propos qui est de plaider pour le hors sens du signifiant. Quand bien mĂȘme le but ne serait pas celui lĂ , en supposant que je me sois mĂ©pris, il nâen reste pas moins que cet Ă©talage dâĂ©rudition polyglotte participe de lâhypnose dans laquelle tout bon auteur lacanien invite son lecteur Ă entrer.
Mais la psychanalyse nâest pas une compilation de textes, ni un Ă©talage dâĂ©rudition. Elle nâest surtout pas une rĂ©vĂ©rence aux textes, de Freud, de Lacan ou de Miller vĂ©cu comme rĂ©fĂ©rence princeps. Ce que Freud a fait câest, en scientifique, se rĂ©fĂ©rer Ă lâexpĂ©rience de lâobjet dont il cause, c’est-Ă -dire lâinconscient, via le rĂȘve, et plus prĂ©cisĂ©ment les siens, puisque câest Ă ceux lĂ quâil a un accĂšs direct. Pour moi câest cela avant tout, la leçon de la Traumdeutung :une leçon de mĂ©thode. Bien entendu, il lui a Ă©chappĂ© lâĂ©noncĂ© de cette mĂ©thode par Freud lui mĂȘme : « ce qui distingue la psychanalyse de tout autre mĂ©thode dâinterprĂ©tation des rĂȘves, câest que lâon confie lâinterprĂ©tation au rĂȘveur lui-mĂȘme ». Câest ce que le fondateur de la psychanalyse met en application dans son livre, hĂ©las pas complĂštement. Tout grand homme a ses contradictions, mais il est remarquable de voir lâimmense majoritĂ© des auteurs psychanalystes se prĂ©cipiter sur tout ce qui, dans lâĆuvre du maitre, vient contredire cette affirmation princeps qui a fondĂ© la psychanalyse sur une formidable originalitĂ© de mĂ©thode. Ce qui nous vaut ce texte qui nâest quâenfilade de citations sans rĂ©fĂ©rence aucune Ă lâexpĂ©rience que lâauteur aurait pu avoir de ses propres rĂȘves, sâil avait voulu se fier Ă lâesprit et non Ă une certaine lettre du texte de Freud. Câest un texte qui dit : « contentez vous de me croire et de croire en ma lecture des textes sacrĂ©s, ne retournez pas Ă lâexpĂ©rience, ce nâest pas la peine ».
DâoĂč cette insistance Ă Ă©tendre lâinfluence de lâinconscient Ă tous les domaines de la vie, de façon Ă diminuer lâimportance du rĂȘve.
Attaquons-nous à présent au contenu, pas à pas, ligne à ligne.
« La psychanalyse a Ă©tabli que les coups du sort de la vie (« Mon pĂšre est mort…, jâai perdu mon emploi… ») nâont rien de rĂ©el ou dâobjectif .
Non, mais, il faut ĂȘtre bĂȘte pour Ă©crire une chose pareille ! bien sur quâil y a de lâobjectif dans ces Ă©vĂ©nements, sinon qu’est-ce qui distinguerait notre apprĂ©ciation de la rĂ©alitĂ© dâun pur dĂ©lire ? Mais lâauteur corrige aussitĂŽt : « Les Ă©vĂ©nements prennent leur sens douloureux, quelquefois ravageurs, en fonction de lâinterprĂ©tation de lâinconscient ». Câest en partie vrai, en partie seulement car, que serait cette interprĂ©tation si elle ne sâappuyait pas sur un constat de rĂ©alitĂ© ? Câest ainsi que sâĂ©tablit dans le socius la croyance en la prĂ©monition : « cette nuit, jâai rĂȘvĂ© que mon pĂšre Ă©tait mort⊠et ce matin on mâannonce quâil est mort dans la nuit ». Et le rĂȘveur de se lancer dans une enquĂȘte sur lâheure de son rĂȘve quâil va immanquablement faire coĂŻncider Ă lâheure de la mort de son pĂšre. Sauf que ce quâil oublie, câest ce que ça fait des annĂ©es quâil tue son pĂšre en rĂȘve, et ne veut pas en prendre conscience. Par hasard, cette nuit lĂ , se produit une coĂŻncidence avec la rĂ©alitĂ©. Mais il y faut bien cet appui sur la rĂ©alitĂ© sinon, il nây a pas de coĂŻncidence qui tienne.
Des gens qui croient que leur pĂšre est mort alors quâil ne lâest pas ou qui le croient encore vivant alors quâil est mort, jâen ai connu, dans les hĂŽpitaux. Moi-mĂȘme jâai cru lâavoir tuĂ© en rĂȘve, et jây croyais encore 5 minutes aprĂšs mon rĂ©veil ; heureusement que le constat objectif de la rĂ©alitĂ© est venu me sortir de cette horrible souffrance.
Lâauteur en conclut : « Ce qui donne Ă la dite rĂ©alitĂ© lâinconsistance du rĂȘve ». Il nây a pas plus faux. Il faut nâavoir jamais rĂȘvĂ© pour assimiler ainsi le flou, le contradictoire, lâhorrible du rĂȘve, avec la consistance de la rĂ©alitĂ©. Cette conception tire la psychanalyse du cĂŽtĂ© dâun vĂ©ritable dĂ©lire, celui qui amenait Lacan Ă dire : « Ă mon sĂ©minaire, je suis analysant » : ben voui, câest une consĂ©quence de cette conception purement intellectuelle qui fait de lâinconscient un ĂȘtre prĂ©sent dans toutes les situations de la vie quotidienne y compris lorsquâon cause philosophie ou mathĂ©matiques.
Câest trĂšs bien dĂ©veloppĂ© dans la suite :
« les intentions et les actes des hommes Ă lâĂ©tat de veille sont portĂ©s par un discours dont ils ne savent rien, si bien quâils sont dans la vie quotidienne coupĂ©s de la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© aussi sĂ»rement que lorsquâils se retirent de celle-ci dans le sommeil »
Il nây a pas plus faux. Je me demande comment on peut se laisser berner par des inepties pareilles. Si les hommes Ă©taient si coupĂ©s de la rĂ©alitĂ© que ça, jamais ils nâauraient pu rĂ©aliser les ouvrages que la civilisation a parsemĂ©s sur globe. Câest parce quâon connaĂźt, dans la rĂ©alitĂ©, la rĂ©sistance des matĂ©riaux, quâon peut la calculer prĂ©cisĂ©ment quâon peut rĂ©aliser des ponts et des gratte-ciels qui tiennent le coup Ă travers les siĂšcles. Sâils sâeffondrent parfois câest justement parce quâon nâa pas toujours tenu compte de la rĂ©alitĂ©, et pas forcĂ©ment pour des raison inconscientes, mais tout Ă fait conscientes de profit, de gros sous, voire dâerreurs de calculs qui nâont pas toujours Ă faire avec lâinconscient (parfois oui, parfois non ).
Câest parce quâun scanner a permis de « rĂ©aliser » une tumeur de 16 cm de diamĂštre sur mon rein droit que jâai pu ĂȘtre opĂ©rĂ© et donc guĂ©ri. Mon rein a bien Ă©tĂ© retirĂ© dans la rĂ©alitĂ© et non dans le rĂȘve, encore heureux ! Heureusement que les mĂ©decins mettent de cĂŽtĂ© leur inconscient, grĂące au refoulement justement, pour parvenir Ă de tels succĂšs. Ceci nonobstant le fait quâil y a des symptĂŽmes qui sont le produit de lâinconscient, et mon cancer en est peut-ĂȘtre un, mais je nâen sais rien. Moi aussi jâai mis de cĂŽtĂ© mon inconscient en acceptant lâopĂ©ration, heureusement rĂ©alisĂ©e par une Ă©quipe bien Ă©veillĂ©e et en prise avec la rĂ©alitĂ© de mon corps. Ăa ne mâempĂȘche pas de rĂ©flĂ©chir dessus, voire dâen rĂȘver, mais heureusement que je nâai pas comptĂ© que lĂ -dessus pour extraire la tumeur.
« Lâinconscient, câest trĂšs exactement lâhypothĂšse quâon ne rĂȘve pas seulement quand on dort ».
Eh, bien câest une hypothĂšse fausse. Les gens qui rĂȘvent dans la rĂ©alitĂ© sont en plein dĂ©lire. Quand on a une hypothĂšse, on la vĂ©rifie. On passe Ă lâexpĂ©rience, on cite des expĂ©riences. Ce faisant on risque de se tromper, bien sĂ»r, comme tout scientifique dans le laboratoire. Mais on communique ses rĂ©sultats aux autres, qui refont les expĂ©riences et ainsi la science avance. Elle ne risque pas dâavancer avec ce type dâassertion, qui se pare des vertus de lâhypothĂšse sans se donner les moyens dâaller jusquâau bout de cette vertu.
« Parce quâelles sont Ă prendre, Ă lâinstar de celles dâun rĂ©bus, comme de purs signifiants, les images du rĂȘve sont dĂ©lestĂ©es de la charge significationnelle »
VoilĂ la tarte Ă la crĂšme du lacanisme, qui soutient exactement lâinverse de ce que Freud avait dĂ©couvert. Ce qui permet dâaffirmer que Lacan, sous couvert dâun retour Ă Freud de pure Ă©lĂ©gance, a vĂ©ritablement dĂ©tournĂ© la psychanalyse de sa conception originelle par son inventeur. LĂ aussi, il faut nâavoir aucune expĂ©rience du rĂȘve et ne se fier quâaux Ă©laborations intellectuelles de Lacan pour affirmer une chose pareille.
De plus il faudrait savoir ce quâest le signifiant, qui, chez Lacan, bĂ©nĂ©fice de tant de dĂ©finitions contradictoires quâon ne sait plus vraiment ce que câest. Ă la fin de ce texte, lâauteur met en coĂŻncidence la lettre et le signifiant, confusion que Lacan a trainĂ©e toute sa carriĂšre pour dire Ă la fin (dans Lituraterre): « je nâai jamais confondu la lettre et le signifiant ». Comme quoi tout dĂ©pend Ă quel texte de Lacan on se rĂ©fĂšre, lâauteur ayant choisi ici de pas se rĂ©fĂ©rer Ă ce texte tardif de Lacan.
« âŠqui embarrasse le discours du moi pour viser, Ă travers le jeu des dĂ©placements et des condensations, le cĆur rĂ©el « ombilical » qui dĂ©tient la cause du sujet ».
MĂȘme remarque : il faut nâavoir jamais rencontrĂ© le RĂ©el pour Ă©crire une chose pareille. Le RĂ©el ne dĂ©tient nullement la cause du sujet. Si le RĂ©el est, comme je lâai constatĂ©, la trace de perceptions qui nâont pu accĂ©der au statut symbolique, ces traces nâembarrassent nullement le sujet et ne constituent en aucun cas le cĆur de rĂȘve et de lâinconscient. Elles forment un dĂ©cor au dĂ©roulement du rĂȘve, un dĂ©cor flou, indescriptible, une surface de travail Ă lâĂ©laboration du rĂȘve qui nâintervient pas plus que la paillasse dans les expĂ©riences du chimiste.
Je dois nuancer mon propos : certaines autres traces mobilisent ce que jâai appelĂ© la pulsion (Ă la diffĂ©rence du dĂ©sir, les deux Ă©tant souvent confondus chez Lacan), et donc la rĂ©pĂ©tition. Le symbolique est Ă lâĆuvre pour tenter de fabriquer des reprĂ©sentations Ă partir de ces traces mnĂ©siques qui rĂ©sistent Ă son travail. Parfois cela peut ĂȘtre combinĂ© avec des reprĂ©sentations qui en font un problĂšme pour le sujet, et participer de sa construction subjective. Parfois non. Il faut en rester au cas par cas, de rĂȘve en rĂȘve, de sujet en sujet.
Mais en aucun cas on ne peut rĂ©duire lâinconscient au RĂ©el et le sujet Ă sa confrontation Ă ce dernier. Cet envahissement du RĂ©el dans la thĂ©orie lacanienne aura eu pour effet de voiler lâessentiel de la dĂ©couverte de Freud : le dĂ©sir du sujet de lâinconscient de mettre Ă jour ses contenus reprĂ©sentatifs (dans le rĂȘve) tout en les refoulant dans la veille. Cette veille, autrement dit, les exigences Ă la fois du surmoi et de la rĂ©alitĂ©, nâest pas complĂštement Ă©teinte dans le rĂȘve, puisquâelle reste au principe des condensations et dĂ©placements destinĂ©s Ă masquer ces contenus reprĂ©sentatifs sous dâautres devenus incomprĂ©hensible en premiĂšre approche. Nous sommes lĂ dans une problĂ©matique parfaitement significationnelle et pas du tout hors sens.
Freud corrige en 1925, si ma mĂ©moire est bonne, dans son « ComplĂ©ment mĂ©tapsychologique sur la thĂ©orie du rĂȘve » cette conception du rĂȘve comme seul retour du refoulĂ©. Il y inclĂ»t, en plus, les effets de la pulsion de mort quâil nâa pas encore repĂ©rĂ©e comme Ă©tant le symbolique : parfois le rĂȘve est pure rĂ©pĂ©tition de quelque chose de dĂ©sagrĂ©able, comme le trauma de la victime dâun accident, dâun dâattentat ou de la guerre. Ce nâest pas que la rĂ©alisation dâun dĂ©sir, thĂšse quâil soutenait dans la Traumdeutung. Mais ça ne rend pas cette thĂšse caduque, ça ne la remplace pas, ça la complĂšte. Chez Lacan (et les lacaniens) il semble quâil sâen soit emparĂ© pour lui faire envahir tout le champ de lâinconscient, oubliant la premiĂšre partie de lâĆuvre de Freud et surtout oubliant de retourner au laboratoire du rĂȘve afin de vĂ©rifier tout cela.
« de mĂȘme que le sujet de la rĂ©alitĂ© nâa pas accĂšs au rĂ©el (mĂȘme lâenfant autiste le plus archaĂŻque nâest pas confrontĂ© Ă cet impossible), Le « rĂ©el », disait Lacan, câest au-delĂ du rĂȘve que nous avons Ă le chercher â dans ce que le rĂȘve a enrobĂ©, a enveloppĂ©, nous a cachĂ©, demeure le manque de la reprĂ©sentation dont il nây a lĂ quâun tenant-lieu [cette formule confirmant le dĂ©faut non pas du rĂ©el, mais dâune reprĂ©sentation du rĂ©el ».
Pour une fois je suis dâaccord en partie avec ces remarques. Oui, le sujet de la rĂ©alitĂ© nâa pas accĂšs au RĂ©el. Mais quand lâauteur fait rĂ©fĂ©rence Ă la dĂ©finition de Lacan : le RĂ©el câest lâimpossible », il oublie que Lacan a donnĂ© comme exemple du rĂ©el le retour des Ă©toiles toujours Ă la mĂȘme place, ce qui est pourtant typique de la rĂ©alitĂ©, et pas du tout du RĂ©el. Ou encore il a dĂ©veloppĂ© lâexemple du livre Ă©garĂ© dans les rayons de la bibliothĂšque pour en conclure : « dans le rĂ©el rien ne manque », et oui, le livre est bien lĂ quelque part, mais on ne sait pas oĂč. Mais câest dans le symbolique quâon sâest Ă©garĂ©, juste parce que le livre nâa pas Ă©tĂ© rangĂ© Ă la bonne place. Nul rĂ©el dans cette histoire, car le livre ne fait que « manquer Ă sa place », ce qui indique bien quâil manque, contredisant ainsi lâaffirmation que « dans le rĂ©el, rien ne manque ».
Lâaffirmation : « câest au-delĂ du rĂȘve que nous avons Ă le chercher » contribue Ă ce discrĂ©dit de la « voie royale de lâinconscient » tel que Freud lâavait repĂ©rĂ©e. Moi, je nâai rencontrĂ© le RĂ©el que dans mes rĂȘves, tandis que les exemples hors rĂȘve des Ă©toiles et de la bibliothĂšque indiquent quâil ne sâagit pas du RĂ©el.
Câest pourquoi je reste dâaccord avec le fait que le RĂ©el soit, non pas manque, mais absence de reprĂ©sentation.
« Retenons que le « rĂ©el » en cause dans le rĂȘve est celui qui forme le cĆur du symptĂŽme et nourrit la compulsion de rĂ©itĂ©ration portĂ©e par les « signes de perception » primitifs (Wahrnehmungszeichen) Ă©voquĂ©s dans la cĂ©lĂšbre Lettre 52 Ă Fliess â « rĂ©el » qui est donc celui qui « a dĂ©jĂ pĂąti du signifiant » fidĂšle dans son esprit aux leçons de la Traumdeutung ».
Le symptĂŽme est une formation de compromis entre reprĂ©sentations contradictoires, et parfois rĂ©pĂ©tition de lâĂ©chec du symbolique Ă sâemparer du RĂ©el. Nous retrouvons ici une nouvelle preuve de lâĂ©radication des trouvailles de Freud, et de ce que jâai trouvĂ© moi mĂȘme Ă lâexploration de mon inconscient. il nây a plus que le « rĂ©el » au cĆur du symptĂŽme, et câest une erreur fondamentale de tout rĂ©duire Ă cela. Cependant le RĂ©el que jâai dĂ©couvert correspond bien aux signes de perceptions de Freud, mais Freud nâen fait pas le cĆur du symptĂŽme, et ce nâest pas du tout lâesprit de la Traumdeutung.
Par ailleurs je ne vois en quoi ce RĂ©el aurait « pĂąti du signifiant ». Je ne vois pas du tout ce que cette formule pourrait dire, notamment si je me rĂ©fĂšre au chapitre 7 de la Traumdeutung, oĂč les signes de perception sont placĂ©s juste aprĂšs la perception et avant tout encodage par les reprĂ©sentations (c’est-Ă -dire par le signifiant, si on veut faire le pont entre un vocabulaire et un autre, mais celui de Freud est trĂšs clair, tandis que Lacan brouille les pistes avec ses multiples dĂ©finitions du signifiant )
« Encore faut-il savoir que lâinterprĂ©tation du rĂȘve nâa rien Ă voir avec une transcription qui ferait passer un texte dans un autre, car ici le texte originaire nâexiste pas. »
Bien sĂ»r que si, il existe, dans le rĂȘve ! ce sont les reprĂ©sentations refoulĂ©es sous les coups du surmoi. Le texte originaire nâexiste pas seulement pour le refoulement originaire qui est le vocable qui, chez Freud correspond Ă ce qui nâa pas eu accĂšs au moindre encodage symbolique. Donc oui, il y a des traces dâun quelque chose qui nâest pas texte, donc pas texte original, mais ce nâest pas une raison pour tout effacer derriĂšre cette zone de lâinconscient. Lâessentiel de lâĆuvre de Freud rĂ©side pourtant dans cette transcription et il faut ĂȘtre culottĂ© pour se prĂ©tendre freudien en niant toute cette partie.
Et voici lâexemple parfait de ce que jâannonçais au dĂ©but de la confusion de la lettre avec le signifiant, confondus de surcroit avec la reprĂ©sentation de chose :
« Cette source impulse de purs signifiants [la rĂ©fĂ©rence paradigmatique ici serait le cĂ©lĂšbre Poordjeli de Leclaire], purs signifiants qui, dans la nĂ©vrose grĂące Ă qui nous les connaissons, ont statut de Lettres [2], qui sont normalement transcrites dans lâinconscient reprĂ©sentatif sous forme de « reprĂ©sentations de chose »
Le signifiant, en rĂ©fĂ©rence Ă Saussure, câest la reprĂ©sentation de mot. On retrouve ici un relent de psychiatrie que la psychanalyse a dĂ©cidĂ©ment du mal Ă Ă©radiquer avec cette allusion Ă la nĂ©vrose qui ferait quâon ne connaĂźt cela quâĂ travers quelque chose qui ne serait donc pas la normalitĂ©. Heureusement lâauteur nous dit que ça, câest normal, donc la nĂ©vrose câest le normal : pourquoi parler de nĂ©vrose alors ?
Pendant longtemps je mâen suis tirĂ©, dans ma comprĂ©hension de Lacan en donnant au signifiĂ© le statut de reprĂ©sentation de chose. Nous voyons ici que les « purs signifiants » sont devenus les traces mnĂ©siques issues du rĂ©el, qui sont donc retranscrites non pas en reprĂ©sentation de mot mais en reprĂ©sentation de choses. Ce qui entraine de confusions Ă nâen plus finir : le « signifiant » c’est-Ă -dire ce qui est destinĂ© Ă signifier, ne signifie plus rien, mais se trouve transcrit en « reprĂ©sentation de chose » c’est-Ă -dire les images du rĂȘve. Or, on nous a dit plus haut quâaucune transcription nâĂ©tait possible puisque le texte originaire nâexiste pas.
Câest bien lĂ le noyau du problĂšme : ce qui est dĂ©finit « hors reprĂ©sentation », et « intranscriptible » est dit ici transcrit en reprĂ©sentations.
Les lettres sont donc bien ce que jâavais compris comme reprĂ©sentation de choses, mais pour moi elles ne viennent nullement de la transcription de lâ intranscriptible, mais tout simplement du refoulement, ainsi que Freud le dit et que je confirme par mon exploration des rĂȘves. Or, il est confusionnant dâappeler « lettres » les reprĂ©sentations de chose car, dans notre monde occidental, les lettres transcrivent des sons, et non des signifiĂ©s.
Cependant cette exploration des rĂȘves me permet aussi de corriger un Ă©noncĂ© de Freud : « dans lâinconscient, il nâ y a que des reprĂ©sentation de choses » dit il, (et câest inscrit dans le schĂ©ma deson chapitre 7 de la Traumdeutung) le refoulement consistant en la sĂ©paration des reprĂ©sentations de mots et des reprĂ©sentations de choses. Non, il y a aussi des reprĂ©sentations de mots dans lâinconscient, qui subissent le mĂȘme sort de dĂ©placement et de condensation que les reprĂ©sentations de choses. Ce pourquoi jâen reviens nĂ©anmoins au vocabulaire freudien, considĂ©rablement plus clair que le lacanien.
Et si la rĂ©fĂ©rence est le Pordjeli de Leclaire, eh bien, ça ne marche pas du tout ; Leclaire montre au contraire comment chacune des lettres de ce mystĂ©rieux vocable peut ĂȘtre transcrite en une signification. Ce ne sont donc pas de « purs signifiants » intranscriptibles.
Mais il faut vraiment faire des acrobaties mentales avec ce vocabulaire, car le signifiant, en principe, signifie, c’est-Ă -dire quâil suppose un signifiĂ©, chez Saussure et dans certaines phrases de Lacan. Notamment dans : « le signifiant reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant » cela ne veut pas dire autre chose que ceci : le signifiĂ© de ce signifiant, câest le sujet, puisque câest ce quâil reprĂ©sente, et donc il sâagit bien de reprĂ©sentation, nommĂ©ment reprĂ©sentation de mot. Dans dâautres phrases du mĂȘme, le signifiant ne reprĂ©sente plus rien du tout, Ă©tant « lettre », Ă©tant « du RĂ©el », devenu « pur » comme si la signification Ă©tait une impuretĂ© dont il faudrait se dĂ©barrasser. Et lĂ on retrouve un nouveau casse tĂȘte chinois car les lettres reprĂ©sentent les sons de lâalphabet, et dans la lettre volĂ©e, elle reprĂ©sentebien un Ă©lĂ©ment de chantage de la part du ministre pour Ă©tablir son pouvoir sur la reine. MĂȘme si on ne sait pas ce quâelle contient, on sait quâelle recĂšle une signification et que celle-ci serait dommageable pour la reine si le roi venait Ă le savoir. Ă tout coup, nous sommes dans la reprĂ©sentation et non dans le RĂ©el qui serait un impossible et encore moins un impossible Ă reprĂ©senter.
« La Bedeutung du rĂȘve est ainsi le produit dâun Ă©change permanent entre le travail du rĂȘve et le travail de lâanalyse ». Merci pour le mot en allemand mĂȘme pas traduit qui indique que ce texte ne serait censĂ© sâadresser quâĂ des Ă©rudits. Il sâagit encore une fois de signification, et je croyais que le « signifiant pur » nâen avait pas, et quâil ne fallait pas la chercher. Mais je suis dâaccord quâil sâagit bien du travail en commun de lâanalysant et de lâanalyste, ce qui indique une position active de ce dernier et non de faire le mort comme le prĂ©conise Lacan, ce qui est suivi par la plupart des analystes.
« Le noyau de lâinconscient est formĂ© de ces runes indĂ©chiffrables, situĂ©s en bordure immĂ©diate du site du VorstellungsreprĂ€sentanz (soit aux marches de lâUrverdrĂ€ngung) et qui constituent le dĂ©sir freudien (Begierde) Ă distinguer des souhaits (WĂŒnsche), expression du refoulĂ© secondaire »,
MĂȘmes remarques au sujet de lâĂ©rudition Ă©talĂ©e ici comme une rare confiture sur une tartine assez peu digeste. Je note dâabord le « rune indĂ©chiffrable » qui suppose que le lecteur a entendu parler de ces Ă©critures nordiques longtemps restĂ©es indĂ©chiffrables en effet ; ce nâest pas parce quâelles nâĂ©taient pas chiffrĂ©es, mais parce quâon ne connaissait pas le code. Comme pour les hiĂ©roglyphe et lâĂ©criture maya, on a fini par le trouver. Il ne sâagit donc pas de « purs signifiants » mais de symboles, comme les symboles du rĂȘve quâon ne comprend pas parce quâon nâen connaĂźt pas le code. Et ces symboles du rĂȘve, comme les runes, en y travaillant, on les dĂ©chiffre.
En parlant du VorstellungsreprĂ€sentanz, lâauteur ne sait pas de quoi il cause. Lacan a extrait ce vocable dâun texte de Freud en lui confĂ©rant une signification quâil nâa pas. Le fondateur de la psychanalyse ne distingue pas lĂ un concept nouveau, il veut simplement prĂ©ciser quâil sâagit du reprĂ©sentant-reprĂ©sentation, pour le distinguer du reprĂ©sentant affect. Allez voir le texte allemand, câest tout Ă fait clair. On trouvera la dĂ©monstration plus prĂ©cise et plus dĂ©veloppĂ©e dans mon livre « Abords du RĂ©el ».
Cependant, dans mes rĂȘves, jâai dĂ©couvert trĂšs frĂ©quemment des reprĂ©sentations de la fonction reprĂ©sentatrice elle-mĂȘme : Ă©cran de cinĂ©ma, scĂšne de théùtre, usine, machine : tout ce qui fabrique quelque chose, tout ce qui fabrique des reprĂ©sentations. En derniĂšre analyse, ces reprĂ©sentations de la reprĂ©sentation reprĂ©sentent la fonction de reprĂ©sentation, c’est-Ă -dire le sujet de lâinconscient. Câest proche de ce que Lacan cherche Ă signifier, quoique chez Lacan ce soit beaucoup moins clair, et il nâen parle jamais en termes issus de la pratique, comme je viens de la faire. Je ne peux donc pas ĂȘtre sĂ»r de ce que jâavance de similitude entre ce quâil dit et mon propos. Quoiquâil en soit, si câest le cas, ce nâest pas le VorstellungsreprĂ€sentanzde Freud, qui nâa jamais abordĂ© ce concept nulle part.
En ce sens, le VorstellungsreprĂ€sentanznâa bien Ă©videmment pas de site, il est partout. Et, sâil reprĂ©sente bien le sujet en tant quâil fabrique les reprĂ©sentations, alors cela indique que le sujet nâest pas le jouet du signifiant ni le parasite du Langage dont parle Lacan. Il est certes dĂ©terminĂ© en partie par son histoire, mais dans cette histoire, il a un rĂŽle Ă jouer et ce rĂŽle actif apparaĂźt sous forme imagĂ©e dans le rĂȘve. Câest exactement ce que produit lâenfant du fort-da : en cachant la Chose, il produit des reprĂ©sentations et essentiellement cette reprĂ©sentation de lui-mĂȘme comme actif dans les dĂ©parts de sa mĂšre.
Vous me direz que Lacan a aussi insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de responsabiliser le sujet : « dans votre malheur, vous y ĂȘtes pour quelque chose ! » qui sonne hĂ©las comme une morale. Le plus drĂŽle câest que ça entre en contradiction avec le sujet posĂ© axiomatiquement comme jouet du langage.
« Il suffit dâimaginer ce que serait une cure analytique conduite par un analyste ignorant la langue de son patient et recourant Ă la mĂ©diation dâun interprĂšte pour dĂ©couvrir que lâinterprĂ©tation diplomatique opĂšre au service dâun moi tenu pour adĂ©quat Ă son discours et prĂȘt Ă sanctionner, Ă lâoccasion, ce statut dâune double dĂ©nĂ©gation :« Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. »
eh bien justement il se trouve que jâai eu en analyse des gens dont je ne connaissais pas la langue maternelle. Lâanalyse se passait soit en français, soit en anglais pour les personnes qui ne parlaient pas le français. Il mâest arrivĂ© aussi parfois dâen passer par la mĂ©diation dâun interprĂšte. Jâai bien lâimpression que les analyses se passaient comme avec des francophones de souche. Ceci dit, je ne vois pas pourquoi je ne travaillerais pas au service du moi, car je ne vois pas en quoi le moi serait haĂŻssable. Le travail de lâanalyse consiste bien Ă trouver les interprĂ©tations qui permettent de rĂ©intĂ©grer au moi conscient les significations restĂ©es inconscientes. Je sais que certains psychanalystes amĂ©ricains, contre lesquels Lacan sâest vigoureusement dressĂ©, ont fait de ce travail une morale du moi fort. Ce nâest pas mon cas, ni celui de Freud dont câĂ©tait pourtant la technique Ă laquelle je ne fais que rester fidĂšle.
Et en effet je soutiens cette double dĂ©nĂ©gation : « Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas ». Jâai trop entendu, dans des groupes dâanalyse de la pratique, des collĂšgues parler ainsi de leurs « patients », auxquels ils faisaient bien dire ce quâils nâavaient pas dit en leur insufflant des interprĂ©tations basĂ©es sur des jeux de mots, comme dans lâexemple de la mer-mĂšre que jâai citĂ© plus haut. Lâhomophonie a beau ĂȘtre irrĂ©futable, lâinterprĂ©tation ne vaut que si le sujet lâassume en son nom et Ă©nonciation propre, pas si on la lui suggĂšre.
« Elle confirme ainsi que le sujet (de lâinconscient) qui occupe cette place ne pourra jamais sortir de lâunivers du sens, quâil ne consistera jamais dans aucun dit, mais insistera toujours dans le dire : lâinconscient interprĂšte, mais il nây a pas dâinterprĂ©tation de lâinterprĂ©tation ».
Eh bien oui, mais alors pourquoi nous avoir dit que le noyau de lâinconscient Ă©tait « hors sens », que câĂ©tait lâimpossible du RĂ©el ?
Et, si il peut y avoir des interprĂ©tations de lâinterprĂ©tation car les rĂȘves se prĂ©sente souvent comme feuilletage qui sont des empilement de significations. LâinterprĂ©tation donnĂ©e la veille peut toujours ĂȘtre rĂ©interprĂ©tĂ©e le lendemain. Et câest bien lĂ quâen effet, le sujet se retrouve dans son dire plus que dans son dit, dans sa fonction Ă©nonciative, ce pourquoi il importe de ne pas la lui voler en lui faisant entendre ses homophonies comme des oracles.
« LâinterprĂ©tation de lâinconscient veut dire quâil nây a pas de texte originaire, que nâexiste que la source du signifiant qui nâinscrit rien, qui dĂ©tient seulement la capacitĂ© donnĂ©e au sujet de pouvoir Ă©crire ».
bon, archi faux, je mâen suis dĂ©jĂ expliquĂ©. Dâautant plus faux que bien des Ă©lĂ©ments du mĂȘme texte disent le contraire.
« Le rĂȘve permet ainsi dâapprĂ©hender ce que pourrait ĂȘtre un pur discours de lâinconscient (hors compromis avec le moi), pur discours dont lâoracle qui ne dit (λÎγΔÎč), ni ne cache (ÏÏÏÏÏΔÎč), mais signifie (ÏÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) fournit le paradigme »
Merci pour les termes grecs, ça en jette ! Mais cette phrase me reste totalement incomprĂ©hensible. On vient de nous dire que le sujet Ă©tait plus dans le dire que dans le dit, quâil nây avait pas de signification Ă chercher, et voilĂ que le paradigme du rĂȘve serait le contraire ! dâoĂč lâusage des termes grecs : fascinĂ© par lâĂ©rudition quâil Ă©tale, lâauteur ne voit mĂȘme pas quâil se contredit dans les grandes largeurs. Bien Ă©videmment le lecteur lambda subira la mĂȘme fascination et passera Ă cĂŽtĂ© du questionnement : mais, Ă force de nous dire tout et le contraire, tout cela a-t-il un intĂ©rĂȘt ?
Au passage, je note aussi lâabus du terme « pur », comme chez Lacan et la plupart des lacaniens. Ce souci de la puretĂ© me renvoie des relents de morale religieuse qui ne me plaisent guĂšre.
« LâinterprĂ©tation des rĂȘves a elle-mĂȘme induit cette confusion. En se prĂ©sentant comme un catalogue de rĂ©bus, de textes Ă dĂ©chiffrer, ce livre fondateur a pu paraĂźtre cautionner la thĂ©orie du double discours »
Mais câest trĂšs exactement ce quâil fait, parce que ce sont les faits. Inutile de le tordre pour, encore une fois, lui faire dire ce quâil ne dit pas.
« si bien que dans une note rajoutĂ©e en 1925 Ă la septiĂšme Ă©dition de son ouvrage, Freud a dĂ» faire une mise au point pour prĂ©ciser quâavant la Traumdeutung on avait confondu le rĂȘve avec son contenu manifeste et que depuis sa publication certains analystes Ă©taient tombĂ©s dans lâerreur inverse en le confondant avec son contenu latent, alors que le rĂȘve Ă©tait avant tout le travail du rĂȘve
« Ce rappel Ă lâordre signifie que le rĂȘve ne se rĂ©duit Ă aucun texte manifeste ou latent dont lâinterprĂ©tation dĂ©livrerait au sujet une vĂ©ritĂ© de lui-mĂȘme insue. Ce principe remet, du coup, Ă lâordre du jour certaines Ă©vidences relatives Ă lâentreprise analytique qui sont souvent occultĂ©es par la force de lâhabitude. »
Je ne vois pas pourquoi il faudrait occulter les textes, le manifeste comme le latent, qui sont la matiĂšre du travail du rĂȘve. Pour se saisir de ce travail il faut bien en empoigner les matĂ©riaux. Il est vrai que ce matĂ©riel, pĂ©tri dâinceste, de castration et de pipi caca, ne donne pas trop envie dây plonger les mains. La proposition lacanienne consiste donc Ă sâen laver les mains, bien en accord avec le souci de puretĂ© que lâon dĂ©couvre Ă toutes les pages. Câest par le dĂ©voilement successifs des significations de son histoire que le sujet accĂšde peu Ă peu Ă cette signification ultime, lui mĂȘme reprĂ©sentĂ© par ce lent travail qui lui a permis de construire une Ă une les marches lui ayant permis de monter Ă lâĂ©tage oĂč Ă prĂ©sent il se tient, bien debout dans la rĂ©alitĂ©, contemplant les Ă©tages des fantasmes quâil nâa pas nĂ©gligĂ©s et qui font dĂ©sormais partie de son ĂȘtre.
Il ne sâagit donc ni de rĂ©duire au texte manifeste, ni au texte latent, ni au parcours qui se tisse de lâun Ă lâautre. Tout cela compte.
« Ainsi lâanalyse nâa-t-elle jamais affaire au rĂȘve en tant que tel, mais seulement au rĂȘve « converti » au moi. Lâinconscient, en tant que tel, nâa aucun lieu pour se dire »
Je ne sais pas si on se rend compte de sens de cette derniĂšre phrase : elle supprime purement et simplement la psychanalyse, qui sâĂ©tait instituĂ©e comme lieu oĂč lâinconscient peut se dire. Câest sĂ»r quâen se mettant rĂ©guliĂšrement Ă la place du mort (en thĂ©orie) , ce qui donne la place du surmoi (dans la rĂ©alitĂ© des cures), en affectant de nĂ©gliger le rĂȘve et ses textes latents, Lacan et les analystes lacaniens ne peuvent guĂšre entendre que de lâinconscient converti au moi. En effet, ils ont supprimĂ© le lieu dâexpression de lâinconscient, ce pourquoi on nâentend plus dans la bouche des analystes que spĂ©culations thĂ©oriques super Ă©rudites dâoĂč lâĆdipe et la castration ont Ă©tĂ© chassĂ©s, ainsi que, de surcroit, la singularitĂ© des sujets.
14 nov. 18
Voici le texte original que je vins de commenter :
La signifiance du rĂȘve cent ans aprĂšs
1Heidegger Ă©crivait dâHölderlin quâ« il venait vers nous de lâavenir ». Cette formule vaut pour tous les grands crĂ©ateurs â nommĂ©ment pour nous aujourdâhui : Freud. De ce point de vue, si la Traumdeutung constitue la Voie Royale qui a introduit les premiers analystes Ă la dĂ©couverte de lâinconscient, elle reste pour nous qui sommes dans ce champ les « tard venus », pour reprendre une expression du poĂšte Ă©voquĂ© il y a un instant, un texte Ă lire comme la Bible, la seule question Ă©tant de savoir si ce texte fondateur doit ĂȘtre lu avec les lunettes du vicaire Savoyard ou comme prĂ©sentant le dernier des midrachim â en dâautres termes, si prioritĂ© sera donnĂ©e aux Ă©noncĂ©s pĂ©dagogiques patents qui supportent assurĂ©ment les intentions conscientes de Freud au moment de la publication, ou aux effets dâĂ©nonciation, caractĂ©ristiques de toutes les grandes Ćuvres et qui confĂšrent Ă celles-ci le statut mis en Ă©vidence par Heidegger qui fait quâen dĂ©pit de tous les commentaires elles paraissent toujours venir Ă notre rencontre du futur.
2La psychanalyse a Ă©tabli que les coups du sort de la vie (« Mon pĂšre est mort…, jâai perdu mon emploi… ») nâont rien de rĂ©el ou dâobjectif. Les Ă©vĂ©nements prennent leur sens douloureux, quelquefois ravageurs, en fonction de lâinterprĂ©tation de lâinconscient â au sens subjectif du terme (je fais ici rĂ©fĂ©rence Ă une formulation de Jacques-Alain Miller). La rĂ©alitĂ© nâest que le lieu oĂč sâaccomplit la vĂ©ritĂ© du sujet, dĂ©niĂ©e par le moi. Ce qui donne Ă la dite rĂ©alitĂ© lâinconsistance du rĂȘve.
1 Premier fragment.
2 Lacan, Séminaire XXV, Le moment de conclure, séance du 15 novembre 1977 (inédit).
3HĂ©raclite notait dĂ©jĂ que « ce que les hommes font Ă©veillĂ©s leur Ă©chappe (XavOĂ vei.), tout comme leur Ă©chappe ce quâils oublient (ĂšmXavO-Ă veiv) en dormant »1. Ce qui signifie que les intentions et les actes des hommes Ă lâĂ©tat de veille sont portĂ©s par un discours dont ils ne savent rien, si bien quâils sont dans la vie quotidienne coupĂ©s de la vĂ©ritĂ© de la rĂ©alitĂ© aussi sĂ»rement que lorsquâils se retirent de celle-ci dans le sommeil, vĂ©rifiant ainsi la formule de Lacan que « lâinconscient, câest trĂšs exactement lâhypothĂšse quâon ne rĂȘve pas seulement quand on dort »2. Au-delĂ de sa portĂ©e poĂ©tique (« la vie est un songe »), cette sentence indique que le discours du rĂȘve et le discours de la veille ne sont peut-ĂȘtre pas aussi distincts lâun de lâautre quâon se le reprĂ©sente.
3 Freud, « Note sur lâinconscient », dans MĂ©tapsychologie, Paris, Gallimard, 1986, p. 176.
4 Ce que Lacan confirme en disant que le processus primaire ne chiffre pas une signification, mais d (…)
4Le rĂȘve nâest pas le champ ouvert au fibre cours du principe de plaisir. Il dĂ©couvre un espace oĂč les prĂ©tentions ordinairement exorbitantes du moi sont non pas abolies, mais maintenues dans certaines limites, ce qui met en partie le rĂȘve Ă lâabri de la « tendance Ă la motivation » caractĂ©ristique du moi quâillustre de façon plaisante lâexemple du patient qui, ayant reçu sous hypnose lâordre dâouvrir son parapluie Ă son rĂ©veil, exĂ©cute cet ordre, le moment venu, en fournissant toutes sortes de bonnes raisons pour « motiver » lâacte insensĂ© quâil vient dâaccomplir3. Parce quâil ignore (dans une certaine mesure) cette tendance, le rĂȘve constitue le lieu Ă©lu de lâarbitraire du signe4.
5En ce point de mon exposĂ©, je me vois contraint de rappeler quelques principes de la mĂ©tapsychologie freudienne quâil est nĂ©cessaire de se remettre en mĂ©moire si lâon veut saisir la structure complexe du rĂȘve.
5 Lacan, SĂ©minaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p (…)
6 Lacan, SĂ©minaire VII, LâĂthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 142.
6Parce quâelles sont Ă prendre, Ă lâinstar de celles dâun rĂ©bus, comme de purs signifiants, les images du rĂȘve sont dĂ©lestĂ©es de la charge significationnelle qui embarrasse le discours du moi pour viser, Ă travers le jeu des dĂ©placements et des condensations, le cĆur rĂ©el « ombilical » qui dĂ©tient la cause du sujet. La complexitĂ© des enjeux invite Ă avancer ici pas Ă pas et Ă dire : de mĂȘme que le sujet de la rĂ©alitĂ© nâa pas accĂšs au rĂ©el (mĂȘme lâenfant autiste le plus archaĂŻque nâest pas confrontĂ© Ă cet impossible), mais perçoit seulement du rĂ©el ce qui a Ă©tĂ© relevĂ© (aufgehoben) et imaginarisĂ© par le langage reprĂ©sentatif, de mĂȘme le rĂȘveur est coupĂ© du « rĂ©el » (entre guillemets donc) qui constitue le cĆur ombilical (das Unerkannte) de son rĂȘve. « Le « rĂ©el », disait Lacan, câest au-delĂ du rĂȘve que nous avons Ă le chercher â dans ce que le rĂȘve a enrobĂ©, a enveloppĂ©, nous a cachĂ©, demeure le manque de la reprĂ©sentation dont il nây a lĂ quâun tenant-lieu [cette formule confirmant le dĂ©faut non pas du rĂ©el, mais dâune reprĂ©sentation du rĂ©el]. Câest lĂ le « rĂ©el » qui commande plus que tout autre nos activitĂ©s, et câest la psychanalyse qui nous le dĂ©signe »5 â qui nous le dĂ©signe en le laissant hors dâatteinte. Retenons que le « rĂ©el » en cause dans le rĂȘve est celui qui forme le cĆur du symptĂŽme et nourrit la compulsion de rĂ©itĂ©ration portĂ©e par les « signes de perception » primitifs (Wahrnehmungszeichen) Ă©voquĂ©s dans la cĂ©lĂšbre Lettre 52 Ă Fliess â « rĂ©el » qui est donc celui qui « a dĂ©jĂ pĂąti du signifiant »6.
7Ce rappel permet de prĂ©senter un schĂ©ma mĂ©tapsychologique du fonctionnement du rĂȘve fidĂšle dans son esprit aux leçons de la Traumdeutung. Je vous demanderai encore un peu dâattention sur une matiĂšre qui va rester pendant quelques temps aride.
8En mettant au travail les associations du patient, lâanalyse du rĂȘve effectue de façon rĂ©grĂ©diente (jusquâau point « ombilical ») le parcours que le travail du rĂȘve a accompli de façon progrĂ©diente (depuis ce mĂȘme point). Encore faut-il savoir que lâinterprĂ©tation du rĂȘve nâa rien Ă voir avec une transcription qui ferait passer un texte dans un autre, car ici le texte originaire nâexiste pas. La Bedeutung du rĂȘve est ainsi le produit dâun Ă©change permanent entre le travail du rĂȘve et le travail de lâanalyse. Dans ce processus, la source signifiante du rĂȘve (Quelle) [1], qui se confond avec celle de la pulsion et avec lâombilic du rĂȘve, est le lieu qui rassemble et focalise les rĂ©seaux souterrains constitutifs de lâorigine prĂ©symbolique du sujet (Unerkannte) que Freud dans deux passages de lâEsquisse appelle das Ding. Cette source impulse de purs signifiants [la rĂ©fĂ©rence paradigmatique ici serait le cĂ©lĂšbre Poordjeli de Leclaire], purs signifiants qui, dans la nĂ©vrose grĂące Ă qui nous les connaissons, ont statut de Lettres [2], qui sont normalement transcrites dans lâinconscient reprĂ©sentatif sous forme de « reprĂ©sentations de chose » [3], lesquelles, au dernier temps, sâarticulent entre elles pour produire au terme dâun certain travail le rĂȘve [4]. Ce nâest toutefois que sous lâeffet dâun autre travail, celui de lâanalyse, que prennent consistance les « pensĂ©es » (Gedanken) du rĂȘve, lorsquâelles sont basculĂ©es dans lâespace du moi et mises en forme selon les exigences de celui-ci.
9Tels des mĂ©tĂ©orites tombĂ©s dâune planĂšte disparue, les purs signifiants jaillis de la source ombilicale de lâinconscient (les Lettres) conservent hors reprĂ©sentation le souvenir des premiers rapports du sujet Ă la rĂ©alitĂ©. Ils sont la trace Ă©nigmatique fossilisĂ©e des premiĂšres expĂ©riences de jouissance. Le noyau de lâinconscient est formĂ© de ces runes indĂ©chiffrables, situĂ©s en bordure immĂ©diate du site du VorstellungsreprĂ€sentanz (soit aux marches de lâUrverdrĂ€ngung) et qui constituent le dĂ©sir freudien (Begierde) Ă distinguer des souhaits (WĂŒnsche), expression du refoulĂ© secondaire. Ces graphes ont Ă©tĂ© Ă un moment pris en charge par le moi primitif (sinon le sujet serait psychotique) avant dâĂȘtre primordialement refoulĂ©s pour constituer, privĂ©s de signification, le cĆur opaque de lâinconscient.
7 Il sâagit de la thĂšse citĂ©e de Jacques-Alain Miller.
10Cette conception valide la thĂšse Ă laquelle nous avons dĂ©jĂ fait rĂ©fĂ©rence et qui attribue le premier travail dâinterprĂ©tation Ă lâinconscient7.
11LâinterprĂ©tation, anciennement lâ« entre-prĂȘt », consiste à « prĂȘter du sens » dans lâespace vide qui se trouve entre deux langues. LâinterprĂšte diplomatique (le truchement, disait-on chez MoliĂšre) recueille des segments dâĂ©noncĂ©s quâil convertit Ă lâintention du tiers-destinataire dans le code de celui-ci. Ce faisant, il suture la place de lâ« entre », en produisant la signification des Ă©noncĂ©s quâil recueille au prix de la perte entropique du sens de renonciation. LâinterprĂ©tation trahit ainsi quâelle est un refus (par impuissance) de traduction, quâelle a donc la mĂȘme structure que le refoulement (on sait que câest par cette formule que Freud dans la Lettre 52 dĂ©finit le refoulement). Il suffit dâimaginer ce que serait une cure analytique conduite par un analyste ignorant la langue de son patient et recourant Ă la mĂ©diation dâun interprĂšte pour dĂ©couvrir que lâinterprĂ©tation diplomatique opĂšre au service dâun moi tenu pour adĂ©quat Ă son discours et prĂȘt Ă sanctionner, Ă lâoccasion, ce statut dâune double dĂ©nĂ©gation :« Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. »
12Ă lâenvers, lâinterprĂ©tation de lâinconscient conserve lâĂ©cart entre le dit et le dire, soit du contenu manifeste au contenu latent, comme elle le fait du contenu latent Ă la source du signifiant. Elle maintient vide de signification la place de lâ« entre » oĂč elle ne prĂȘte que du sens. Elle confirme ainsi que le sujet (de lâinconscient) qui occupe cette place ne pourra jamais sortir de lâunivers du sens, quâil ne consistera jamais dans aucun dit, mais insistera toujours dans le dire : lâinconscient interprĂšte, mais il nây a pas dâinterprĂ©tation de lâinterprĂ©tation. LâinterprĂ©tation de lâinconscient veut dire quâil nây a pas de texte originaire, que nâexiste que la source du signifiant qui nâinscrit rien, qui dĂ©tient seulement la capacitĂ© donnĂ©e au sujet de pouvoir Ă©crire.
8 Héraclite, fragment 93.
13Le rĂȘve permet ainsi dâapprĂ©hender ce que pourrait ĂȘtre un pur discours de lâinconscient (hors compromis avec le moi), pur discours dont lâoracle qui ne dit (λÎγΔÎč), ni ne cache (ÏÏÏÏÏΔÎč), mais signifie (ÏÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) fournit le paradigme8. La parole du MaĂźtre (ÎŹÎœÎ±ÎŸ) qui est Ă Delphes nâest ni dans le discours, ni dans le double discours. Elle est ÏÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”ÎčΜ, source signifiante, Ă©nonciation pure, qui dialectise le « dit » et le « non-dit » (pas de « dit » sans « non-dit »). Au nom du mĂȘme principe, le rĂȘve « signifie » (ÏÎ·ÎŒÎ±ÎŻÎœÎ”Îč) dans lâentre montrer/cacher : au moment oĂč il dit, il cache, au moment oĂč il traduit, il met en place le refus de traduction en quoi consiste le refoulement. LâinterprĂ©tation analytique du rĂȘve nâest donc pas plus le rĂȘve que le rĂȘve nâest lâinconscient.
9 Freud, LâinterprĂ©tation des rĂȘves, Paris, PUF, 1973, p. 431, n. 1 (SA, II, 486).
14LâinterprĂ©tation des rĂȘves a elle-mĂȘme induit cette confusion. En se prĂ©sentant comme un catalogue de rĂ©bus, de textes Ă dĂ©chiffrer, ce livre fondateur a pu paraĂźtre cautionner la thĂ©orie du double discours, si bien que dans une note rajoutĂ©e en 1925 Ă la septiĂšme Ă©dition de son ouvrage, Freud a dĂ» faire une mise au point pour prĂ©ciser quâavant la Traumdeutung on avait confondu le rĂȘve avec son contenu manifeste et que depuis sa publication certains analystes Ă©taient tombĂ©s dans lâerreur inverse en le confondant avec son contenu latent, alors que le rĂȘve Ă©tait avant tout le travail du rĂȘve9. Ce rappel Ă lâordre signifie que le rĂȘve ne se rĂ©duit Ă aucun texte manifeste ou latent dont lâinterprĂ©tation dĂ©livrerait au sujet une vĂ©ritĂ© de lui-mĂȘme insue. Ce principe remet, du coup, Ă lâordre du jour certaines Ă©vidences relatives Ă lâentreprise analytique qui sont souvent occultĂ©es par la force de lâhabitude.
10 Ibid., p. 431 (SA, II, 486).
15Ă lire les relations de cas que nous a laissĂ©es Freud, on dĂ©couvre que lâespace analytique est toujours exposĂ© au danger dâinstaurer entre lâanalyste et lâanalysant une communautĂ© de travail Ćuvrant au bĂ©nĂ©fice du moi. Lorsquâelle fonctionne comme une traduction, lâinterprĂ©tation analytique du rĂȘve met ce phĂ©nomĂšne en Ă©vidence. En Ă©tablissant la cohĂ©rence du Wunsch inconscient, câest-Ă -dire en mettant de la signification lĂ oĂč le rĂȘve est porteur dâune pure signifiance, lâinterprĂ©tation analytique rattrape le rĂȘve au collet et le fait passer avec armes et bagages dans lâespace du moi pour Ă©laborer un discours (le contenu latent) que rien ne distingue, dĂšs lors, structuralement du contenu manifeste du rĂȘve et dont les pensĂ©es, une fois reconstituĂ©es, sâavĂšrent aussi cohĂ©rentes que celles du moi10. Ce qui est normal, puisquâelles ont Ă©tĂ© construites dans le lieu de ce dernier. Le rĂȘve nâest plus Ă ce moment-lĂ lâexpression du langage en acte : du seul fait quâil est devenu objet de partage entre lâanalysant et lâanalyste, il fait dĂ©sormais partie de la rĂ©alitĂ© qui se dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment du partage qui la constitue. Certes, le rĂȘve reste et restera toujours une voie vers lâinconscient dont il faut savoir toutefois quâelle est frayĂ©e Ă travers lâespace du prĂ©conscient, câest-Ă -dire du moi. Ainsi lâanalyse nâa-t-elle jamais affaire au rĂȘve en tant que tel, mais seulement au rĂȘve « converti » au moi. Lâinconscient, en tant que tel, nâa aucun lieu pour se dire. Pour prendre la mesure de ce principe, il suffit dâimaginer ce quâil en serait dâune partition de la NeuviĂšme Symphonie, retrouvĂ©e quelques millĂ©naires aprĂšs une catastrophe atomique par une humanitĂ© de mutants privĂ©s du sens de lâouĂŻe qui dĂ©couvriraient de purs signes symboliques sans signification, inintĂ©grables Ă leur rĂ©alitĂ©.
16Ainsi la Traumdeutung, qui inaugure lâĂ©popĂ©e crĂ©atrice de Freud, rejoint-elle naturellement le MoĂŻse avec lequel le vieux lion mit fin Ă son aventure sur la question, Ă©ludĂ©e par la pensĂ©e philosophique, qui met en jeu lâessence de la condition humaine : savoir si le sujet se fonde dâun certain nombre de significations que dĂ©livrerait la cure Ă son terme sous la forme dâun : « Tu es cela », ou si en ce point il est confrontĂ© au « signe privĂ© de sens » (ein deutungslos Zeichen), selon la parole dâHölderlin que nous retrouvons donc aujourdâhui en fin de partie.
Universalité du fantasme fondamental

Richard Abibon
Ăa fait longtemps que jâai compris que mon fantasme fondamental, câĂ©tait niquerma mĂšre pour la fĂ©conder de moi-mĂȘme. Câest ce que jâai appelĂ© lâĆdipe archaĂŻque, lĂ oĂč lâĆdipe rejoint la scĂšne primitive. Je lâai retrouvĂ© chez quelques analysants. Ăa me donne uneassise raisonnable pour penser lâuniversalitĂ© du phĂ©nomĂšne.
Ăa fait longtemps que jâai trouvĂ© dans la mythologie chrĂ©tienne la mĂȘme structure que lâĆdipe. Il sâagit de la lutte entre le pĂšre et le fils. Ăa commence par le meurtre du fils, ratĂ©avec Isaac, rĂ©ussi avec JĂ©sus. La diffĂ©rence dâavec lâĆdipe, câest que ce nâest pas le fils qui gagne, câest le pĂšre.
Ăa fait longtemps que jâai trouvĂ© dans lâhistoire de Ganesh ( http://une- psychanalyse.com/Nepal_mythologies.pdf) un autre avatar de celle dâĆdipe, dans celle deKrishna une autre version de celle de JĂ©sus.
Câest en revenant rĂ©flĂ©chir sur ce dernier mythe que jâai tout dâun coup compris lacorrespondance entre ces mythes et, non seulement mon Ćdipe « classique », mais aussi mon fantasme fondamental. Pour dĂ©livrer le pays de Mathura, en proie Ă la cruautĂ© dâun tyran, Vishnou choisit de sâenvoyer sur terre via le ventre dâune femme qui accouchera de Krishna.Ce dernier est donc Ă la fois le pĂšre (Vishnou) et le fils (Krishna). On dit : un avatar de Vishnou. Comme dans la mythologie chrĂ©tienne. Comme dans mon fantasme.
Que ces histoires prĂ©sentent structure commune dans des pays si diffĂ©rents en occident et en orient donne argument Ă lâuniversalitĂ© de ce fantasme. Si des millions de gens y croient malgrĂ© lâĂ©trangetĂ© de la chose, câest bien quâils doivent y reconnaitre quelque chose quileur parle, quelque chose prĂ©sent en eux Ă leur insu.
Toutes les civilisations ont leurs histoires de naissances miraculeuses. On peut toutes plus ou moins les rapporter à ce schéma fondamental. V oir : https://en.wikipedia.org/wiki/Miraculous_births
Ăpisode 26 – Le contenu de l’inconscient
ls signifiant n’est pas l’essentiel de l’inconscient. Au contraire il y est plutĂŽt rare. L’inconscient contient, comme le disait Freud, essentiellement des reprĂ©sentations de choses, et parfois quelques reprĂ©sentations de mot. L’inconscient n’accompagne pas toutes les paroles du sujet, quoiqu’il dise, mais seulement lorsqu’il accepte de parler de lui. Certes le lapsus est un surgissement de l’inconscient dans le discours courant, mais reste aussi rare que le signifiant dans le rĂȘve. Et si le locuteur ne prend pas en compte ce lapsus… c’est comme si l’inconscient ne s’Ă©tait pas manifestĂ©. et il ne se manifeste certainement pas lorsqu’on parle de philosophie, de mathĂ©matiques, ou de la liste des commissions .
on trouvera mes autres vidéos sur Youtube : https://www.youtube.com/user/abibonrichard/videos?view_as=subscriber
